Je te l'ai dit
Je te l'ai dit pour les nuages
Je te l'ai dit pour l'arbre de la mer
Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles
Pour les cailloux du bruit
Pour les mains familières
Pour l'oeil qui devient visage ou paysage
Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur
Pour toute la nuit bue
Pour la grille des routes
Pour la fenêtre ouverte sur un front découvert
Je te l'ai dit pour tes pensées pour tes paroles
Toute caresse toute confiance se survivent.
Paul Eluard, L'amour la poésie, "Premièrement",IV. Gallimard.
1929.
La poésie c'est facile quand on lit Eluard. C'est simple et limpide.
La triple répétition de "Je te l'ai dit" (qu'on nomme aussi anaphore quand on veut faire savant)est développée par les huit reprises (anaphoriques) donc de "Pour" en début de vers et à l'intérieur d'un vers. "Pour" dans ce contexte signifie : "Au nom de". Le dernier vers résume tout le poème.
On peut aussi noter les effets créés par Eluard. Ainsi, lorsqu'il écrit les cailloux du bruit, il inverse. Au lieu du bruit des cailloux, il écrit les cailloux du bruit, ce qui nous surprend et déplace la sensation.
Vaisseau
Depuis longtemps sur l’étrange vaisseau
Qui me porte à travers les terres les plus sèches
Les visages sont tourmentés, les paroles sans écho,
L’insomnie est pénétrante, énorme et verte la tempête,
Depuis longtemps j’ai douté de mes sondes,
Je fus sûr des débauches de l’adversité,
Je manquai le chenal ou le seuil de ce monde
Je me glisse comme au travers, un œil fermé,
Depuis longtemps le pays traversé se meurt
Et le féroce gouvernail reste conduit
Depuis longtemps et contre tout espoir j’espère
Un port ; et je connais que hors ma nuit
A l’étoile restée unique il faut douleurs
Energie et tressaillement de chair amère.
Pierre Jean Jouve (Mélodrame. Mercure de France, 1957)
Un poème que j’aime beaucoup d’un poète qui a aussi écrit de somptueux romans (Paulina 1880, notamment).
Né à Arras en 1887 et mort à Paris en 1976, Pierre-Jean Jouve a vu sa vie se confondre pratiquement avec son travail poétique. Il découvre la poésie à seize ans et y travaille ensuite sans relâche. Il renie ses œuvres de jeunesse, passe par le roman avant de trouver sa voie. Une voie faite d’exigence et de spiritualité. Poète de la résistance, il a offert aussi de très beaux textes engagés. Discret, hostile aux mouvements littéraires tels le surréalisme, il a fourni une œuvre immense, réunie en œuvres complètes entre 1964 et 1967. Il a aussi écrit plusieurs romans, étroitement liés à son œuvre poétique. Sa poésie n’est pas séparable de la psychanalyse dont il développe les grands thèmes, l’éros, la faute, la mort, le symbolisme psychique. Très religieux, il a été très marqué par les écrits de mystiques tels que saint François d’Assises ou Thérèse d’Avila. On peut le considérer comme l’héritier direct de Baudelaire et Nerval. (D’après Clio et Calliope.com.)
J’aime le rythme de ce texte, ses images.
Traces autour de la source
Ma mère, tu le sais,
je suis toujours la grenouille de sang entre tes cuisses,
je pends encore dans la labyrinthe de l’air,
je reviens vers tes mains d’heures innombrables,
sur ton ventre tambouriné.
Je fus le dessein, le sans-corps, l’éponge solaire,
puis la tête hantée par le lait sans savoir.
Ma mère, l‘Arche aux doigts durs convoqua le chevreuil.
Tu le sais, c’était hier.
Qu’es-tu devenue après tant de guet, de souffrances ?
Ton cœur m’a lancé dans l’espace,
ta peau arquée contre le filigrane en feu.
Tu m’as donné des yeux, des jambes,
un prénom, des entrailles et un sexe,
le droit de rêver aussi, mouillé des turbulences
du terre-plein de ton ventre –ô laine lyrique,
ma peau chaude.
Ma mère, depuis lors, tu planes au-dessus des saisons
Sans doute ai-je quitté le seul lieu sûr, fracassant l’origine,
mais, serré comme piaf dans la lumière,
regarde :
sans cesse, je tombe sur le ciel.
Alain Breton (1956).
Nous poursuivons notre découverte de la poésie contemporaine.
Je sais fort peu de choses d'Alain Breton. Il est né en 1956. il est le fils de Jean Breton, lui-même poète de qualité, que je vous présenterai une autre fois.
La poésie, ainsi qu'il le dit dans le petit bout d'interview à suivre, répond à une nécessité interieure.
" A. B. : Au début, il faut écrire, accumuler un matelas d'expérience. Ensuite, quand la sensibilité est posée, quand on a réussi à trouver un "filon", un peu comme dans une mine d'or, on prélève dans ce "filon" ce dont on a besoin pour construire ses recueils de poésie."
Alain Breton co-gère la librairie Racine qui abrite également une maison d'édition.
"Il faut que cela soit une gifle liée au vécu. Une nécessité intérieure, qui jaillit un jour, qui vous force, presque...
Je fuis l'écriture parce que je n'ai pas le temps d'écrire. Lorsque je me mets à écrire, cela ressemble à une séance de vaudou. Je travaille alors jours et nuits. Des recueils se mettent ainsi en route malgré moi. Je publie le moins possible. Et le plus tard possible. Une fois tous les six ans. Pour évoluer, pour éviter de ronronner, surtout en poésie.
J'ai beaucoup de chance. J'ai une vie de passion, même si je vivote sur le plan financier. Dans une interview, un journaliste demandait, il y a quelques années, à Yehudi Menuhin s'il n'avait pas de regrets. Celui-ci lui répondit : "Si, quand même, un petit... J'aurais tellement voulu être poète".
Librairie-Galerie Racine
23, rue Racine
75006 Paris
tél./fax. : 01 43 26 97 24
Adieu
L’amour est libre il n’est jamais soumis au sort
O Lou le mien est plus fort encor que la mort
Un cœur le mien te suit dans ton voyage au Nord
Lettres Envoie aussi des lettres ma chérie
On aime en recevoir dans notre artillerie
Une par jour au moins une au moins je t’en prie
Lentement la nuit noire est tombée à présent
On va rentrer après avoir acquis du zan
Une deux trois A toi ma vie A toi mon sang
La nuit mon cœur la nuit est très douce et très blonde
O Lou le ciel est pur aujourd’hui comme une onde
Un cœur le mien te suit jusques au bout du monde
L’heure est venue Adieu l’heure de ton départ
On va rentrer Il est neuf heures moins le quart
Une deux trois Adieu de Nîmes dans le Gard
4 fév. 1915
Adieu - Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou
En septembre 1914, Apollinaire fait connaissance à Nice de Louise de Coligny-Châtillon, qu’il appellera Lou.
Engagé volontaire, il est affecté à Nîmes, le 6 décembre, au 38ème régiment d’artillerie de campagne. En janvier et février 1915, il entretient avec elle une correspondance régulière.
Apollinaire meurt en 1918 ; certaines de ces lettres – les poèmes – sont publiées en 1947 sous le titre : Ombres de mon amour puis en 1959 sous le titre Poèmes à Lou. L’ensemble de cette correspondance est publiée en 1990 sous le titre : Lettres à Lou.
« Adieu » est un poème en acrostiche (c'est-à-dire que tous les débuts de vers forme un mot : Lou). La forme en acrostiche, outre son aspect musical associe le graphisme à la poésie, un peu comme dans les enluminures du Moyen-âge. « Adieu » est aussi une lettre adressée par Apollinaire à celle qu’il aime. On pourra remarquer le côté « potache » d’Apollinaire : « le zan », « Nîmes dans le Gard ». On peut penser que Lou n’ignore pas que Nîmes est dans le Gard. On peut repérer également comment les chiffres un deux trois impriment un rythme au poème.
Claude Gagnière nous apprend dans « Pour tout l’or des mots » que le mot « akrostikhis" vient de "akros" qui signifie « extrême » et de stikhos qui veut dire « vers ». L’acrostiche est un poème dont les initiales de chaque vers lues dans le sens vertical composent un nom –que ce soit celui de l’auteur ou celui du dédicataire- à moins que ce ne soit un mot clé, en rapport avec le sens de l’œuvre. »
Cette contrainte supplémentaire, poursuit Gagnière, « que s’impose le poète confère à son œuvre une troisième dimension : à l’horizontalité du vers et à la profondeur du texte, l’acrostiche vient apporter la verticalité.
Les histoires de Tante Suzanne
Tante Suzanne a la tête pleine d’histoires.
Tante Suzanne a son coeur tout plein d’histoires.
Les soirs d’été sur la véranda de la façade
Tante Suzanne serre tendrement un enfant brun sur son sein
Et lui raconte des histoires.
Des esclaves noirs
Qui travaillent à la chaleur du soleil
Des esclaves noirs
Qui marchent dans la rosée des nuits
Des esclaves noirs
Qui chantent des chansons douloureuses sur les bords d’un immense fleuve
Se mêlent sans bruit
Dans le flot continu des paroles de la vielle Tante Suzanne,
Se mêlent sans bruit
Entre les ombres noires qui traversent et retraversent
Les histoires de Tante Suzanne.
Et l’enfant au visage sombre qui écoute
Sait bien que les histoires de Tante Suzanne sont de vraies histoires.
Il sait bien que Tante Suzanne
N’a jamais tiré d’aucun livre ses histoires.
Mais qu’elles ont surgi
Tout droit de sa propre existence.
Et l’enfant au visage sombre se tient tranquille
Les soirs d’été
Quand il écoute les histoires de Tante Suzanne.
Langston Hughes (1902-1967)
In La cour couleurs, traduction François Dodat.
De père blanc et de mère noire Langston Hughes est peut-être le Négro-Américain qui a eu le plus d'influence sur les écrivains noirs de France. Après une jeunesse d'enfant pauvre et une formation d'autodidacte qui le vit exercer tous ls métiers, il vint en France où il devint ami avec Senghor.
Ses poèmes sont des prodiges de simplicité. Ce sont des blues. Leur ton est celui de la tristesse.
Négritude
Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole.
Ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité.
Ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel
Mais ils savent en ses moindres recoins le pays de souffrance.
Ceux qui n’ont connu de voyages que de déracinements.
Ceux qui se sont assoupis aux agenouillements.
Ceux qu’on domestiqua et christianisa,
Ceux qu’on inocula d’abâtardissement
Tam-tams de mains vides
Tam-tams imanes de plaies sonores
Tam-tams burlesques de trahison tabide.
Tiède petit matin de chaleurs et de peurs ancestrales.
Par-dessus bord mes richesses pérégrines
Par-dessus bord mes faussetés authentiques.
Mais quel étrange orgueil tout soudain m’illumine ?
Il y a sous la réserve de ma luette une bauge de sangliers.
Il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat frémissant de coccinelles.
Il y a dans ton regard du désordre cette hirondelle de menthe et de genêt qui fond pour toujours renaître dans le raz de marée de ta lumière.
Calme et berce ô ma parole l’enfant qui ne sait pas que la carte du printemps est toujours à refaire.
Les herbes balanceront pour le bétail vaisseau doux de l’espoir
Le long geste d’alcool de la houle,
Les étoiles du chaton de leur bague jamais vue
Couperont les tuyaux de l’orgue verre du soir
Puis répandront sur l’extrémité riche de ma fatigue
Des zinnias,
Des coryanthes,
Et toi veuille astre de mon lumineux fondement
Tirer lémurien du sperme insondable de l’homme
La forme non osée,
Que le ventre tremblant de la femme porte tel un minerai !
Ô lumière amicale !
Ô fraîche source de la lumière
Ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole,
Ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité.
Ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel
Mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre
gibbosité d'autant plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre.
Silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre.
Ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour.
Ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'œil mort de la terre.
Ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale.
Elle plonge dans la chair rouge du sol
Elle plonge dans la chair ardente du ciel.
Elle troue l'accablement opaque de sa droite patience.
Eia pour le Kaïlcédrat royal !
Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé,
pour ceux qui n'ont jamais rien exploré,
pour ceux qui n'ont jamais rien dompté.
Mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toute chose
ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose
Insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde
Véritablement les fils aînés du monde,
poreux à tous les souffles du monde
aire fraternelle de tous les souffles du monde
lit sans drain de toutes les eaux du monde
étincelle du feu sacré du monde.
Chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !
Tiède petit matin de vertus ancestrales.
Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le cœur mâle du soleil
Ceux qui savent la féminité de la lune au corps d'huile.
L'exaltation réconciliée de l'antilope et de l'étoile.
Ceux dont la survie chemine en la germination de l'herbe !
Eia parfait cercle du monde et close concordante !
Aimé Césaire (1913-2008)
Automne
Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison !
A sept ans comme il faisait bon
Après d'ennuyeuses vacances
Se retrouver dans sa maison !
La vieille classe de mon père,
Pleine de guèpes écrasées,
Sentait l'encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été.
Ô temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d'oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens autre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau.
René Guy Cadou, Un oiseau dans la tête.
Un poème que plus d'un a dû apprendre et réciter. Qui dira le charme abominable de ces récitations ? Et le prix que la poésie paye ...
Qui était René Guy Cadou ?
René Guy Cadou naît le 15 février 1920 à Sainte-Reine de Bretagne, dans la Loire-Atlantique. En 1936, Cadou fait la rencontre de Michel Manoll, qui l'introduit dans les milieux poétiques et lui fait connaître notamment Max Jacob et Pierre Reverdy. La première publication ne tardera guère : Brancardiers de l'Aube, en 1937, et ce seront désormais des années de poésie ardente, où l'ivresse de la création viendra se heurter à de nouvelles épreuves : la mort du père, la guerre, la débâcle. Mobilisé en juin 40, Cadou échoue dans la retraite, à Navarrenx puis à Oloron-Ste-Marie où, malade, il est hospitalisé. Réformé le 23 octobre, il regagne la région nantaise où le hasard de ses nominations en tant qu'instituteur suppléant le conduit aux quatre coins du département.
Autour de René Guy Cadou et de Jean Bouhier, père-fondateur de l'Ecole de Rochefort, se retrouvaient de jeunes poètes proclamant l'amour de la vie, l'espoir et la liberté au moment où la mort et l'esclavage régnaient. Le jour le plus important de la courte vie de René Guy Cadou fut sans doute le 17 juin 1943, jour où il rencontre une jeune fille de Nantes, Hélène Laurent, qu'il devait épouser en 1946 et qu'il célébra dans "Hélène ou le règne végétal". Nommé à Louisfert en octobre 1945, Cadou s'y installe et mène avec les gens du village, la vie simple du maître d'école en sabots et pélerine; et c'est la kyrielle des copains, "Les Amis de haut bord" qui, la classe terminée viennent saluer le poète. Mais bientôt la maladie va faire son oeuvre inéluctable : interventions chirurgicales en janvier et mai 1950 suivies d'une période de rémission qui ne durera que le temps d'un été. Quelques jours après avoir signé " Les Biens de ce Monde ", René Guy Cadou meurt dans la nuit du 20 mars 1951, entouré d'Hélène et de Jean Rousselot qui était venu le voir par hasard.Il dit à ceux qu'il aime " continuez . Le temps qui m'est donné que l'amour le prolonge."
D'après Pierre Raisonnier (Vivre en Poésie 27).
J'adore des vers tels que :
" Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau"
Le nuage
Il fut un temps où les ombres
A leur place véritable
N’obscurcissaient pas mes fables
Mon cœur donnait sa lumière …
Mes yeux comprenaient la chaise de paille,
La table de bois,
Et mes mains ne rêvaient pas
Par la faute des dix doigts.
Ecoute-moi, Capitaine de mon enfance,
Faisons comme avant,
Montons à bord de ma première barque
Qui passait la mer quand j’avais dix ans.
Elle ne prend pas l’eau du songe,
Et sent sûrement le goudron,
Ecoute, ce n’est plus que dans mes souvenirs
Que le bois est encor le bois, et le fer, dur,
Depuis longtemps, Capitaine,
Tout m’est nuage et j’en meurs.
Jules Supervielle. « Le forçat innocent », Gallimard (1930).
Jules Supervielle, né à Montevideo (Uruguay) en 1884 est mort à Paris en 1960.
Ne d’un père banquier béarnais et d’une mère originaire du pays basque, il suivit le chemin de nombre de ses compatriotes. Sa vie est partagée entre l’Amérique du Sud et la France.
En 1923, il fréquente le groupe de « la nouvelle revue française », fait la connaissance de Rilke, et acquiert l’amitié de Michaux et de Paulhan. Son œuvre est celle d’un poète, d’un romancier et d’un conteur. En 1939, il s’embarque à l’Ile de Groix à destination de Montevideo où il restera jusqu’en 1946. De retour à Paris, le gouvernement uruguayen le nomme attaché culturel honoraire. En 1955, il obtint le Grand prix de littérature de l’académie française. Inhumé au cimetière d’Oloron Sainte Marie, il fait graver sur sa tombe : « ce doit être ici le relai (sic) où l’âme change de chevaux.
A lire « Poèmes de l’humour triste » (1919), « Les poèmes de la France malheureuse » (1941), etc.
Sur un ruisselet qui passe dans la luzerne
A Francis Viélé-Griffin
Ô l’onde qui file et glisse, vive, naïve, lisse !
Parmi les prairies du songe, des filles se révèlent parfois la chevelure telle.
Ce ruisselet parvule et frais, sans doute est un lézard de désirs purs … épanoui lézard qu’une étincelle d’œil ferait s’évanouir ?
Su le silence des ongles inférieurs, noyé dans ce moule propice, admirons la Pèlerine de la langue et de la racine qui s’achemine en la luzerne.
Oh ! Cela coule sur des cailloux, arrondis par l’obséquieuse politesse, suggérant les chauves jabotés sans leur perruque printanière.
L’azur inclus est, n’est-ce point ? La perceptible remembrance des prunelles nymphales qui s’y séduisirent.
Admirons sans s’y mirer, et de loin sourions, de peur d’effaroucher …
Combien joli de sourire à du rire qui glisse ainsi que des larmes divines ! …
Je me mis à prier comme devant une statue de la Vierge en fusion :
« Onde vraie,
Onde première,
Onde candide,
Onde lys et cygnes,
Onde sueur de l’ombre,
Onde baudrier de la prairie,
Onde innocence qui passe,
Onde lingot de firmament,
Onde litanies de matinée,
Onde choyée des vasques,
Onde chérie par l’aiguière,
Onde amande des jarres,
Onde en vue du baptême,
Onde pour les statues à socle,
Onde psyché des âmes diaphanes,
Onde pour les orteils des fées,
Ondes pour les chevilles des mendiantes,
Onde pour les plumes des anges,
Onde pour l’exil des idées,
Onde bébé des pluies d’avril,
Onde petite fille à la poupée,
Onde fiancée perlant sa missive,
Onde carmélite au pied du crucifix,
Onde avarice à la confesse,
Onde superbe lance des croisades,
Onde émanée d’une cloche tacite,
Onde humiliée à la cime,
Ode éloquence des mamelles de pierre,
Onde argenterie des tiroirs du vallon
Onde banderole du vitrail rustique,
Onde écharpe que gagne la fatigue,
Onde palme et rosaire des yeux,
Onde versée par les charités simples,
Onde rosée des étoiles qui clignent,
Onde pipi de la lune-aux-mousselines,
Onde jouissance du soleil-en-roue-de paon,
Onde analogue aux voix des aimées sous le marbre,
Onde qui bellement parais une brise solide,
Onde pareille à des baisers visibles se courant après,
Onde que l’on dirait du sang de Paradis-les-Ailes,
Je te salue de l’Elseneur de mes Péchés ! »
Ce ruisselet, j’ai su depuis, était mon Souvenir-du-premier-âge.
Ô l’onde qui file et glisse, vive, naïve, lisse !
Saint-Pol-Roux (1861-1940) De la colombe au Corbeau pour le Paon, 1890, Mercure de France, 1904.
« Dans l'ouvrage de Gendrot & Eustache (Auteurs français XIXe, Classiques Hachette, Paris, 1953), Saint-Pol-Roux est étudié dans la dernière partie sous le titre général : "La génération de 1885"; les poètes y sont répartis par école ou tendance, Laforgue représentant la "poésie décadente", Verhaeren et Samain, "la poésie symboliste", Moréas et Régnier, "la tradition classique", Jammes et Fort, "le retour à la simplicité", Anna de Noailles, "la tradition romantique" et Saint-Pol-Roux, "les tendances nouvelles", les auteurs le présentant comme un chaînon essentiel de l’histoire de la poésie qui conduit du romantisme au surréalisme et citant le poème en prose, "Sur un ruisselet qui passe dans la luzerne", qu’ils présentent comme une longue "litanie d’images inattendues qui nous font communier avec les formes élémentaires de l’univers. Chaque mot [devenant] une créature vivante". Située ici à la fin du XIXe siècle, l’œuvre de Saint-Pol-Roux sert de point de basculement sur le siècle suivant. »
Texte écrit par Spiritus, dont le blog « Les fééries intérieures » est pour l’essentiel consacré à Saint-Pol-Roux.
Saint-Pol-Roux, de son vrai nom Paul Roux est né à Marseille. On le décrit comme un personnage élégant, raffiné, plein de noblesse. Le groupe symboliste auquel il appartient l’appelle Le Magnifique. En 1900, il écrit le livret de l’opéra Louise de Gustave Charpentier qui lui permet de connaître une aisance matérielle suffisante pour construire un manoir en Bretagne, à Camaret. Devenu breton, il publie « La rose et les Epines du chemin » (1901) « La dame en or » et « Les pêcheurs de sardine », deux drames. Il est pour André Breton « le seul authentique précurseur du mouvement dit moderne ». Le 9 mai 1925, eut lieu à La closerie des Lilas, en son honneur, un banquet qui demeurera dans les annales du surréalisme. Rentré en Bretagne, Saint-Pol-Roux poursuit son œuvre, dont une grande partie restera longtemps inédite. Il rend hommage à Einstein et à Lénine. Il devient l’ami de Max Jacob. En juin 40, un soldat allemand ivre pénètre ans le manoir, tue la servante et blesse grièvement sa fille, Divine. Quelques mois plus tard, le manoir est pillé, les manuscrits détruits. Saint-Pol-Roux meurt à l’hôpital de Brest.
Un poète à découvrir ou à redécouvrir, en allant par exemple naviguer sur les « fééries intérieures ».
Le géant blanc lépreux du paysage
« Le sel se groupe en constellation d’oiseaux sur la tumeur de ouate
dans ses poumons les astéries et les punaises se balancent
les microbes se cristallisent en palmiers de muscles balançoires
bonjour sans cigarettes tzantzantza ganga
bouzdouc zdouc nfounfa mbaah mbaah nfounfa
macrocystis périfera embrasser les bateaux
chirurgien des bateaux cicatrice humide propre paresse des lumières éclatantes
les bateaux nfounfa nfounfa nfounfa
je lui enfonce les oreilles ganganfah
hélicon et boxeur … »
« Le géant blanc » appartient à la première manière de Tristan Tzara. Il date de la période 1914-1915. Il joue « avec une sentimentalité incertaine, et une ironie qui résultait de la surprise des phrases banales employées … j’avais essayé d’enlever aux mots leur signification et de les employer pour donner un sens nouveau, global, au vers, par la tonalité et le contraste auditif. »
Ces textes sont faits pour être déclamés, hurlés. Ils sont l’ancêtre de nos modernes performances. Ils ont besoin du récitant pour exister. Sans lui, pas de performance, pas de poème. Le poème Dada et particulièrement ceux de Tzara ne sont pas, essentiellement faits pour être écrits. Ils sont profération publique, gesticulation. Le ton de la voix, les sons agissaient directement sur l’auditeur. Ils le saisissaient. Le contenu, le sens sont secondaires. Ce n’est pas par hasard qu’ils sont présentés, joués, hurlés dans un cabaret, le Cabaret Voltaire. Ils sont tellement peu faits pour être écrits, qu’ils sont composés en roumain (langue d’origine de Tzara) qui les traduit à la volée, en direct. La part d‘improvisation dans ces traductions spontanées et hurlées est évidente.
Autrement dit la forme française écrite de ces manifestations poétiques qui empruntent à la danse, au music-hall, à la pantomime n’est qu’un second temps. En tant que textes écrits, ils sont d’ailleurs illisibles.
Je me souviens avoir déclamé en première un des manifestes dada avec mon ami Guillaume Gallozzi. Nous avions eu un certain succès. D’autant plus que le prof de français nous parlait de Racine. Mais ça c’est une autre histoire.
D. Friard