Parfaites inséparations (II)
Mais Dieu que cela peut faire mal cette séparation, cet arrachement à la terre nourricière. Un livre ça nourrit aussi. C’est comme un livre dont je différerai constamment la lecture du dernier chapitre. Je sais bien qu’il existe des histoires à suivre. On appelle ça des romans fleuves. Mais ai-je envie d’un roman fleuve ? Déjà rien que le mot, ça fait invasion, intrusion. D’un autre côté on ne peut pas indéfiniment reporter la fin du livre. Il faut finir, forcément. Refermer. On ne peut laisser un livre constamment ouvert à la même page. Le livre a besoin d’un lecteur. Sans lecteur, il s’étiole. Il faut forcément pouvoir aller au terme de l’histoire. On a beau vouloir refermer le livre. On a beau vouloir la fin de l’histoire. Cela fait mal. Terriblement mal. On tente de l’éviter, mais ça fait toujours aussi mal. Le vide est toujours là. La menace du vide plutôt. Au début c’est une menace de vide mais qui est comme un trop plein. Le cœur, cet organe inutile, est, métaphoriquement, prêt à exploser. Il pourrait s’arrêter de battre. Il s’arrêterait, ce serait plus simple. Combat interrompu par arrêt de l’arbitre. Pas de mots à prononcer, pas de mots à entendre. Pas cette sensation d’écroulement du monde. Pas besoin de faire semblant. Pas besoin de fonctionner. On fonctionne. Rien ne dit qu’il est besoin de croire au monde pour que le monde existe. Le monde lui, il s’en fout, il existe sans nous, il fait son bonhomme de chemin de monde. On participe, on entend la rumeur du monde, on est dedans mais au fond, au dedans de soi, on n’y est pas, on est parti ... loin dans un autre monde. Le corps est là, l’esprit aussi parfois mais l’âme vagabonde, elle n’habite plus le monde, elle n’habite plus aucun monde. Elle erre. Il faudrait cesser d’être une âme errante. Mais qui se soucie aujourd’hui de l’état des âmes ?
(A suivre !)
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