Parfaites inséparations
Au fond, c’est une nouvelle aventure qui commence, un nouveau territoire à explorer. A priori, il m’apparaît bien exigu. Je m’y cogne régulièrement le cœur. C’est un peu comme ces jeux vidéo fait de mondes différents, on ne peut passer d’un monde à l’autre qu’après avoir fait le tour du précédent. Chaque monde recèle ses pièges, implique des ruses, des habiletés à conquérir. Il se peut que je reste cantonné dans ce monde-ci en raison de mes inhabiletés, de mon manque de maturité. Peu importe. C’est en cherchant que j’y arriverai. C’est en cartographiant le plus précisément possible ce monde là que j’en sortirai.
J’ai acheté, il y a quelques années un petit livre de Michel Gribinski. Il se nomme « Les séparations imparfaites ». Chez Gallimard. Pourquoi ne pas cheminer autour ? Pourquoi ne pas le lire tranquillement à voix haute et se laisser bercer, percuter par les mots de l’auteur ?
Ce serait le chemin du deuil. Ce serait une tentative pour créer quelque chose à partir de la perte, du rien, de la douleur. Existe-t-il entre nous un lien qui ne se résume pas à la passion amoureuse ? Existe-t-il entre nous quelque chose qui puisse survivre à la séparation ? Chaque séparation pose au moins cette question là.
Le livre débute ainsi : « Je déteste les séparations. Les simples, comme celles de tous les matins et celles des soirées, quand il faut prendre congé et que c’est une épreuve : ou encore celles qui me laissent stupide parce que je suis arrivé au bout d’un livre et que, dans quelques pages, il n’y aura plus rien. Et les autres, celles qui sont graves –soit que, pourtant, je les ai voulues, soit que j’ai tenté de les éviter (je les rendais ainsi plus pénibles). Certaines ressemblent à des disparitions et, si brèves soient-elles je ne m’y fais pas. » Les mots résonnent. Ils décrivent des choses proches, terriblement proches.
Il fut beaucoup question de livres entre nous. Des livres écrits/pas écrits signés/pas signés. Des livres à écrire. Et puis de papiers, ces petits papiers déchirés qui devraient se rassembler pour constituer ou reconstituer le message qu’ils délivraient à l’origine. Comme le mythe de la création cher à Platon. Avec l’idée que nous aurions été créés mixte, homme et femme, et que nos querelles de prééminence nous entraînaient à rouler sans cesse au pied d’une montagne, jusqu’à ce qu’un Dieu lassé de ces cris et bagarres incessantes nous sépare une fois pour toutes. Comme si la séparation était inscrite à l’origine de l’homme et de la femme. Comme si nous devions passer notre temps à nous courir après, homme et femme, pour mieux tenter de nous unir pour pouvoir à nouveau nous déchirer. Mais qui peut unir ce qu’un Dieu a déchiré ? La formulation est curieuse proche de celle que prononce le prêtre catholique lors des mariages religieux : « Que l’homme ne sépare pas ceux que Dieu a unis ». Comme si à travers les millénaires, le prêtre répondait à Platon. Bien étrange tentative chrétienne de vouloir unir ceux que Dieu, dès l’origine a désuni. Et il faudrait vivre avec cette désunion fondamentale !
On pourrait se quitter, comme on abandonne un livre. On refermerait le livre une fois lu et digéré, on rangerait l’amour dans la bibliothèque où il se couvrirait de poussière, oublié au milieu des autres amours. On le ressortirait de temps en temps pour se souvenir d’un passage intéressant, d’un passage qui éclairerait tel ou tel autre livre, tel ou tel autre amour. On pourrait même le laisser traîner un peu sur une table basse, ou près de la cheminée avant de le ranger à nouveau dans la bibliothèque. C’est peut-être ainsi que l’amour devient histoire. Histoire d’amour au milieu des autres histoires d’amour. Etape d’un présent sans cesse en construction.
(A suivre !)
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