Agrippé au téléphone

Agrippé au téléphone

 

Le téléphone se tait

Son mutisme se nourrit de silence

J’aime la qualité de notre silence

J’aime que tout soit là,

Présent,

En suspension dans l’espace

En suspension dans l’écouteur

J’écoute jusqu’à ton souffle

L’indicible s’installe

Il prend possession de mon bureau

Il se réfugie entre les pages des livres.

 

Ce silence

Cet indicible

C’est toi, c’est moi

C’est nous

Les mots que nous refusons d’assumer

Nous sommes cet indicible

Je n’ai pas plus envie de prononcer certains mots que toi

Là, c’est entre deux

Entre nous deux

Pas encore une histoire

J’entends une histoire d’amour.

 

 

Un mot

Une phrase

Il suffirait de si peu

Il ne dépend pas de nous

Les portes de la nuit

Le destin

Nos mains se touchent

Nos lèvres se rejoignent

 

Je pourrais m’agripper au téléphone

Mégaphone

Et hurler :

« Marie des eaux,

Marie des doutes,

Marie des questions sans réponse,

Marie qui n’est pas et ne sera jamais ma petite sœur.

Près de toi,

Je rêve de m’allonger

Sous la voute étoilée

Un brin d’herbe à la bouche

Marie, conte-moi Ennegarde,

Mariée à quinze ans,

A Richard de Royans

Conte-moi Bélibaste le dernier cathare.

Marie des songes et des soupirs,

Marie des souvenirs à naître,

Marie des petits mots que l’on couve,

Marie des silences assourdissants,

Je rêve de plonger mon regard

Dans le tien

Pendant un temps infini. »

 

 

Je pourrais

Il faudrait assumer

Le pourrions-nous ?

Le pourrais-je ?

 

 

 

L’objet me trahit

Comment s’agripper à ce minable

Portable

Comment hurler à l’amour

Dans ce machin ?

Tout est en suspension

Mais perceptible

Même si tu ne t’appelles pas Marie

Même si la sonorité commande

Même si ma bouche charrie

Des Marie

Toutes les femmes que j’aime

S’appellent Marie

 

 

Chaque mot que j’écris

Chaque phrase

Te conjugue

Tu es ma jouvence

Tu es indicible

Indécidable

 

 

Nos silences sont bavards.

L’amour ne cesse pas de ne pas se dire

Le téléphone muet

Le silence installé

Dit sans dire

Il n’est silence plus parlant que le nôtre.

 

 

 

D.F.