Aux douze coups de minuit

De l’angélus aux douze coups de minuit

 

 

Le monument aux morts n’a pas changé de place.

La litanie des morts pour la France

Gravée pour l’éternité

Egrène des noms familiers.

 

 

Que je le veuille ou non

C’est de là que je viens

C’est à Paimboeuf que je suis né.

Renier Paimboeuf, c’est me renier.

 

 

C’est bien rue Pronzat

Dans le petit cimetière

Que sont enterrés mes morts.

Ma mère y repose

Ma grand-mère également

Cette colonne brisée

Marque la tombe d’un arrière-grand-oncle

Mort en mer

La tombe est vide.

 

 

Au numéro neuf de la rue de l’Eglise,

La maison de mon père

Ma maison

Ma famille

Mon père.

 

 

Et même si un jour de désespoir

Je vendais mon âme au vieux Nick

Et même si un jour devenu tyran sanguinaire

J’ordonnais que Paimboeuf soit rayé de la carte

Et qu’on jette du sel à son emplacement.

Tout au fond de moi

Tout au fond de mon enfance

Fragile, brille une lueur d’amour.

 

 

J’ai quitté ma ville

J’ai changé de vêtements

J’ai laissé poussé barbe et cheveux

J’ai tissé d’autres amitiés

J‘ai abandonné mon enfance

Comme on jette une vieille chaussette trouée

Et malodorante

Comme si j’étais né un jour à quinze ans

Dans un autre monde

Dans une autre vie

Dans une autre peau

Mais ces murs,

Ces rues,

Ces gens

Que je connais et retrouve chaque fois

Un peu plus vieux,

Un peu plus rabougris

Sont les témoins de mon enfance.

 

 

Chaque fois que je me promène dans ces rues

De plus en plus étroites

Je découvre un autre moi-même

Un que je passe mon temps à oublier

Un gamin timide

Empêtré dans son corps

Un qui mobilisait toutes son énergie

Pour être comme les autres.

 

 

Paimboeuf, c’est le temps.

Un temps que je redécouvre à chaque fois.

Un temps ponctué par les cloches de l’église.

 

 

De l’angélus aux douze coups de minuit,

Le temps a toujours été découpé en tranches.

Une présence constante qui berçait mon sommeil

Et qui, le matin mettait un point final à mes nuits.

Une présence rassurante qu’on finit par oublier

Mais qui manque lorsque l’on est en exil, à Paris.

Des sons qui chantent : « Dormez tranquilles,

Braves gens, je veille sur vous ! »

Des sons calmes et graves qui s’élèvent dans la nuit

Prennent leur envol, résonnent pour exalter l’âme.

Parfois, une plainte lancinante déchire l’espace

Le glas résonne, presque immobile, et comprime

La poitrine, comme si l’on se noyait.

Alors, un cortège funèbre passe lentement

Devant une fenêtre qu’on n’ose ouvrir.

Les gens, tout habillé de triste, marchent en silence.

Toute la ville se tait.

Toute la ville accompagne son défunt au cimetière.

On ne distingue que le bruit des pas sur la chaussée.

J’étais dans le cortège, en larmes, il y a bien longtemps

La ville était décorée pour Noël, le froid était vif

Nous n’y prêtions pas attention, c’était ma mère

Qu’on enterrait, j’avais onze ans.

D’autres fois, un chant joyeux virevolte

C’est un baptême, un mariage, c’est de la vie.

La rue s’anime, ça plaisante, ça rigole, c’est de la vie.

Les habits de cérémonie sont de sortie

Les robes de princesses traînent jusqu’à terre.

Les princes ont toujours cravate et chapeau.

De l’église à la mairie, de la mairie à l’église,

De l’église au cimetière, j’en en vu passer des cortèges

Sous mes fenêtres.

J’avais sorti mon seul nœud papillon

Lorsque mon père s’est remarié.

Il est des cortèges moins funèbres.

La vie, l’amour, la mort, c’est toujours un cortège

Ce qui change, c’est la musique et le rythme des cloches.

De l’angélus aux douze coups de minuit,

Du baptême à l’extrême-onction,

Je savais presque tout de la vie

Sans presque jamais quitter ma fenêtre.

 

 

 

J’ai quitté ma ville,

J’ai changé de vêtements

Je ne connaissais plus les morts,

Les mariés, les invités

J’ai quitté ma ville

Les cloches ne sonnaient plus

Pour me rappeler

Qu’autour de moi

D’autres vivaient, mourraient

Quand moi, je respirais.

 

 

 

 

D.F.