Jour de marché
« Elle est belle ma carotte !
Elle est belle … »
« Pas trois paires, pas quatre paires
Cinq.
Cinq paires de chaussettes
Auxquelles je rajoute un superbe bob
Pour parader sur la … »
« Regardez ce torchon …
J’y verse du jus de betteraves,
Oui mesdames, du jus de betteraves,
Vous vous dites
Qu’il est fichu le torchon,
Que je ne pourrais jamais le ravoir.
Regardez ce n’est pas fini,
J’y verse du café.
Je sais, c’est insoutenable de salir
Ainsi un torchon.
Patiences mesdames.
Monsieur s’intéresse aussi aux taches ?
Vous allez voir mesdames, vous allez voir monsieur
Je rajoute un peu de confiture de myrtilles.
Ne vous évanouissez pas mesdames.
Avec Nettoie tout les tâches reculent.
Vous ne me croyez pas ?
Démonstration … »
J’ai toujours aimé les bonimenteurs,
Les tragédies dérisoires qu’ils brodent,
Ce suspens domestique qui rive les acheteurs
Potentiels devant l’étal
D’un conteur magnifique
Qui vend du rêve comme d’autres des confitures.
Le marché, c’est le royaume du verbe,
Un bagout magnétique qui opère depuis la nuit des temps.
Je resterai, là, des heures à les écouter.
Sarzeau vit au rythme du marché.
De l’église Saint Saturnin part une ribambelle d’étals
Qui coulent dans chaque ruelle
Fruits et légumes aux couleurs aguichantes
Poissons aux ouïes brillantes
Et au dos argenté
Charcuteries bretonnes
Andouilles de Guéméné
Grillons qui croustillent sous la dent
Far breton et kouign-amanns
Rien que de l’écrire
Leur goût affleure sur la langue
Miel de Rhuys
Aux genets aromatiques
Pull breton authentique de marins
Cirés jaunes qui défient les tempêtes
Blouses de mémères
Ciseaux et couteaux
Je vais asseoir mon vertige
Au Gil Blas, le troquet où se retrouvent les commerçants
Avant la grande presse.
Grand brouhaha
Ça plaisante, ça s’apostrophe
Autour d’une petite Côte du Rhône
Ou d’un muscadet.
Le vin de Sarzeau
Mieux vaut n’en pas parler.
Même les touristes n’en boivent pas.
Mes oreilles trainent malgré moi
Jour après jour
Marchés après marchés
Mêmes emplacements
Mêmes plaisanteries
Une routine
Une série de rituels
Invisibles
Guide les échanges
A nos chevaux
A nos femmes
Et à ceux qui les montent
Répond le chœur.
A Sarzeau comme à Sainte Anne de Quimperlé
Il ne fait toujours pas bon être divorcé
Mener une vie qui sort du sillon
La vox populi condamne
Dans le catimini
D’une table au café.
Un marché c’est tout simple
Pas super, pas hyper
Pas géant
Humain
Tout simplement
Avec ces marchandises qu’on peut toucher
Soupeser
Avec ces huîtres treize à la douzaine
Avec le croissant en plus pour votre dame
Avec ces paroles qui enrobent
Qui décorent
Qui soutiennent l’échange marchand.
Une histoire d’hommes et de femmes
Qui ne passent pas à la caisse.
Même si
Même si.
Un couple de britanniques au comptoir
Perdu dans un sabir compris uniquement de vaches espagnoles
Tente de payer sa consommation.
Le patron finit par prendre leur porte-monnaie
Et se paye directement à la source.
« Je leur laisse ramasser leur monnaie. Dame … »
Le touriste étranger n’est qu’une sorte d’adolescent
A peine sorti de l’enfance,
Incapable de se débrouiller tout seul.
« Ce sont de grands gosses »
Des gosses qu’on filoute
A coups d’étiquettes aguichantes
Et d’artisanat local made in Japan,
Des gosses qui payent (beaucoup même)
Des gosses qui font vivre une région paumée
Qui ne vit que trois mois par an.
Nausées …
Je me dissous dans la foule qui débarque …
D.F.