Pas d’Epitre pour les Paimblotins
Et même
Et même si je parlais toutes les langues
Du monde
Et même
Si j’avais le don de prophétie
Et même
Si j’avais la science de tous les mystères
Et même
Si j’avais la foi jusqu’à transporter des montagnes
Si je n’ai l’amour
Je ne suis qu’une peau de tambour crevée,
Qu’une cloche fêlée
Et même
Si je distribuais le peu que je possède
Pour la nourriture des pauvres
Et même
Si je me livrais pieds et poings liés
Pour être brûlé sur l’autel de la Liberté
Et même
Et même
Et même
Et même si j’étais né dans une ville
Où tout l’ennui du monde
Se serait réfugié
Si je n’ai l’amour, je ne suis rien
Un fétu de paille dans la tempête
Un ectoplasme
Une ville cimetière
Un rien qui crie dans le désert.
Non, ma belle, malgré tout mon amour
Pour toi
Je n’écrirai pas d’Epître aux Paimblotins
L’amour, la charité ont émigré
Loin, très loin de Paimboeuf
Là où palpite une âme
Paimboeuf, mon bled,
Comme un rêve de tendresse
Qui resterait coincé dans la gorge
Comme un balbutiement
Si je n’ai l’amour, je ne suis rien.
Mais Paimboeuf,
Même
Avec de l’amour,
C’est du rien avec du vide autour.
C’est une micropolis
Trop étroite pour mes aspirations.
Paimboeuf,
Son port sur la Loire
Son église neobyzantine à l‘autel classé
Paimboeuf, la perle de la côte de Jade
Voir Paimboeuf et partir, s’enfuir
Ailleurs, loin.
Voir Paimboeuf et survivre
Si on peut.
Niché sur l’estuaire de la Loire,
Mon bled lutte contre l’ennui
Et la décrépitude
En songeant à sa splendeur perdue
Forcément perdue.
Paimboeuf vivote
Au rythme lent des jours
Qui passent, repassent,
Passent et trépassent.
Et la Loire, imperturbable, grosse de ses marées d’équinoxe
N’en finit pas de se jeter dans la mer.
Le temps coule
Et l’eau goutte à goutte
Une génération prend la place de la précédente
Sans se réveiller
Sans la réveiller
Rue Pronzat,
Dans le petit cimetière,
Les tombes sont interchangeables.
Non, ma belle, malgré tout l’amour
Que je te voue
Je ne pourrais pas écrire d’Epitre aux Paimblotins.
Ils me ressemblent trop.
Avec leurs souvenirs d’un temps
Qui se noie dans les ténèbres
De l’histoire
Avec la flottille de caboteurs
Qui somnole le long de la rade
Avec ces belles et grandes maisons
Encastrées les unes contre les autres
Qui composent un paysage de carte postale
Pour touristes fauchés
Avec leur minute de gloire
Avec le buste de Napoléon 1er
Le grand homme qui trône
Dans leur tête
- Il décréta que Paimboeuf
Serait Sous-préfecture de Loire Inférieure-
Avec leurs regrets
La morne plaine de Waterloo
A réduit au pur néant
Leurs rêves de puissance et de gloire
Avec leur attente
Qui dure, dure, dure
On ne leur a pas dit que Napoléon
Etait mort à Sainte Hélène
On ne leur a pas dit
Qu’il ne reviendrait plus.
Non ma belle,
Je n’écrirai pas d’Epitre aux Paimblotins
Je les aime trop mal.
D.F.