Suscinio …
Suscinio,
« Au-dessus des marais »
« Bâti sur l’eau » ou « sans souci »
Tu résonnes en moi comme une malédiction
De tes ruines maléfiques émanent un parfum de sorcellerie
Perdu dans le marais purulent l’esprit s’égare
Et retrouve les anciennes frayeurs
Tes douves jadis baignées par la marée
Sont devenues le paradis des grenouilles
Et autres batraciens en rut.
Et ça s’appelle
Ça se fait la cour,
Ça ondule de la croupe,
Ça gonfle sa gorge
Ça se gorge et se rengorge
Les nénuphars colonisent ce petit monde
On y donne l’un des plus vieux concerts du monde
L’eau qui clapote
Et les grenouilles qui coassent
Tes douves abritent un dépotoir
Où flottent boîtes de nescafé
Bidons d’huile, reliefs innommables
Et bouteilles de cidre
Souvenirs de fest-noz bien arrosés.
Ton chemin de ronde n’est plus parcouru
Que par les pas des touristes
Qui ont succédé aux favoris et favorites
Des rois de France.
Claude de Lorraine y a remplacé la dame de Chateaubriand
Le duc de Mercoeur y a précédé Gaspar de Schomberg
Melle de Blois le reçoit de Louis XIV
Avant d’épouser le prince de Conti.
Tous usufruitiers.
Suscinio,
De quelles perfidies,
De quelles coucheries
Fus-tu le paiement ?
Egarés dans tes ruines
Deux enfants fuient le cours d’histoire poussiéreux
Anonné par un prof d’histoire aussi ancien que le château.
Les ouvriers qui coulent une dalle de béton
Attirent davantage leur attention.
Ta boulangerie du quatorzième siècle
Est devenue un repère de fourmis
Qui trouvent leur nourriture
Dans les déchets alimentaires abandonnés
Cornets de frites
Ruisselants de mayonnaise
Paquets de Marlboro
En rouge et blanc
Avec les trois « k »
Secrets
Que la rumeur y accole
Le centre envahi d’herbes folles
Ne résonne plus des pas
Des soldats des ducs de Bretagne.
Ruines sinistres, le temps vous a malmené
Carrière de pierres, vous avez souffert
Des rigueurs de la Révolution
Les six tours qui vous restent ont encore fière allure
Dans le couchant.
Il suffit de fermer les yeux
Pour se laisser bercer par votre âme
Il suffit d’un mot pour que l’imaginaire
Prenne le pouvoir.
Il suffit de se laisser aller
Pour se transformer en soudard à la solde de Charles de Blois, duc de Bretagne
Adoubé par Philippe VI de Valois.
Le château est attaqué !
La forteresse des Ducs de Bretagne
Qui surveille l’océan
De la pointe de Saint Jacques
A Penvins
Est attaquée par Jean de Montfort, duc de Bretagne et ses gueux !
Montfortistes et Blésistes s’entredéchirent
Pour le plus grand plaisir du Roi de France.
Gens du peuple et de petite noblesse,
Artisans désireux de conserver une identité
Une langue héritée de leurs ancêtres celtes
Soutiennent Jean de Montfort.
La haute noblesse et le clergé
Les notables déjà francisés
Penchent pour Charles de Blois.
Triste guerre que cette guerre de Succession,
Abominable guerre civile qui déchire la Bretagne
En pleine guerre de cent ans.
Mon frère aîné est montfortiste
Je suis blésiste.
Que le ciel nous protège !
S’il faut se battre, battons-nous !
Que sonne l’oliphant de toutes les batailles !
A l’assaut mes braves !
Repoussons ces brigands,
Ces traîtres à leur duc, le seul, le vrai
Charles de Blois !
Du marais satanique apparaissent les faux scintillantes
Les lances des braves
Une pluie de flèches s’abat sur nos écus.
Charles de Blois, le duc,
Ecume de rage.
Son pourpoint est soulevé de passion,
De colère
Son oncle ne renoncera donc jamais.
Il arpente son logis avec hargne.
Jusqu’où pousseront-t-ils l’outrecuidance
Cette alliance avec les gueux
Avec la lie de la terre
Pour une Bretagne bretonne
Est par trop ridicule.
Il faut vivre avec son temps.
De toute façon, tôt ou tard, la Bretagne sera conquise
Par son puissant voisin.
Autant négocier
Autant que le passage s’effectue en douceur.
« Je vais les faire pendre,
Tous
S’écrie-t-il
En jetant son tisonnier dans une gerbe de flammes.
Il monte jusqu’à sa chapelle
Rejoindre son épouse à genoux
En prière
Son doux minois est baigné de larmes.
« Messire, par tous nos saints
Par notre gentil Seigneur je vous en conjure
Soyez miséricordieux.
Accordez-vous avec votre oncle. »
« Nenni ma mie, je vous trouve par trop complaisante
Avec mon oncle et ces haillonneux qu’il prend à son service.
Ils n’auront que ce qu’ils méritent :
Du fer dans les entrailles.
Et ceux qui en réchapperont seront
Pendus haut et court. »
Le rustre part
Laissant la belle éplorée
Se faner encore un peu.
Il pense au traitement de faveur qu’il imposera
A Jehanne, la femme de son oncle,
Cette Jehanne de Flandres qui attise la résistance.
« Je verrais bien quand elle aura mon pieu
Entre ses cuisses
Si elle mérite son surnom de Jehanne la Flamme. »
Les clameurs de la bataille assourdissent mes oreilles.
Le cri des gueux de Penvins, de Landrezac et de Kergouet
Dans cette langue que je comprends si bien.
Le cliquetis des armes
Le zip des arcs rapides,
Sûrs et meurtriers
Le sifflement des faux qui décapitent
La cavalcade des chevaliers
Les cris d’agonie des mourants
Cette odeur de tripes
De chevaux éventrés
La rage meurtrière de Charles de Blois
Qui frappe d’estoc et de taille
Le tremblement des marteaux-piqueurs
Tout s’anime et vacille en ma tête.
Des ouvriers refont le sol de la salle de garde
En béton.
Il ne reste plus que la symphonie batracienne
Et le parfum entêtant des fucus vésiculeux
Qui pourrissent.
La mer est là, toute proche.
Elle me lèche les doigts de pieds.
Je taquine ma muse de la pointe du stylo.
Quelques perce-oreilles perdus dans ce chaos de galets
Je t’offrirai des boucles de neige cet hiver.
D.F.