Te recuerdo Amanda
L’instant comme un Eldorado
Comme une Amérique
Sans Américain
Vierge encore
Avec ses natifs
Ses bisons
L’instant comme une Amérique
A inventer
La pluie tourbillonne
Me suis réfugié
Dans un troquet
Le carnet se remplit
Je suis rempli de toi
El Condor passe et repasse
En boucle.
Loin, très loin
A Santiago du Chili
Il chante te recuerdo Amanda
Il leur crie Jara
Victor Jara
Mort dans le stade chile
Les mains déchiquetées
Par la crosse d’un fusil
« Prends ta guitare et
Chante maintenant »
Bavait le nervi
Victor Jara
A entonné l’hymne de l’Unité populaire
Repris par tout le stade
Les opprimés, les rafflés, les torturés
Les futurs disparus
Les morts
Tous chantaient
Avant de s’abattre
Morts
Sur le sable de l’arène
Les sacrifices humains
Réjouissent les dictatures
Le sang coulait dans le stade Chile
Le sang de Jara
Chantait encore
Te recuerdo Amanda
Te recuerdo Amanda
Le chili de Pinochet
Chante en moi
C’est la voix de Jara
Que j’entends encore et toujours
Et les détonations
Qui fauchent
Le sang qui coule
L’odeur des chairs brisées
Des intestins libérés
Finit par vicier l’univers.
Chante Jara
El Condor passe et repasse
Au-dessus du charnier
Comment te parler d’amour
Alors qu’au Chili
Et dans tant d’ailleurs
Des hommes souffrent
Dans une ruelle sombre de Santiago
Pendant que je t’écris
Un mec de mon âge
Un poète sûrement
Siffle te recuerdo Amanda
Il a les cheveux longs
Les pommettes saillantes
Sa révolte
C’est : « A mort Pinochet ! »
Les matraques s’abattent sur lui
Te recuerdo Amanda.
Son pays saigne
Les bénéfices s’accumulent
Le cuivre
Le cuivre
Le progressisme ne passera pas
En Amérique du Sud.
Te recuerdo Amanda
Amanda
Il t’aimait
Jusqu’au coup d’état
Il t’aimait avant de disparaître
A jamais
Pas le temps de se poser des questions
Pas le temps de se regarder le nombril
En pleurant
Lutter contre la répression
Urgence du combat
Vivre
Survivre sans trahir la liberté
Un carnet de bord comme un luxe
Le joli caca d’un privilégié
Qui ne risque rien
Bien au chaud dans sa démocratie
Qui n’a pas besoin de se battre
Pour simplement exister
Introspection stérile
Et alors ?
Et alors ?
Hurle ma sardonique petite voix.
Je suis d’une époque
D’un instant
D’une révolte
Aussi essentielle que celle de mon cousin chilien
La liberté est à conquérir partout
Liberté des pauvres
Des éclopés
Des handicapés
Des psychiatrisés
Liberté des étrangers
D’où qu’ils viennent
Notre combat à nous
Passe par d’autres voies
Je ne m’effondrerai jamais en chantant
Dans un parc des Princes bondé
Même si d’autres risques
Nous guettent
Je sais des esclaves de la drogue
Qui vivent rivés
A leur flacon de trichlo
Endurent mille morts
Pour se procurer leur dope
Ou pour se désintoxiquer
Ils se prostituent
N’ont plus d’amis
Ni de parents
Juste des pourvoyeurs
Ils grouillent
Seuls avec leur drogue
La morphine est leur seule famille.
Te recuerdo Amanda
J’en connais d’autres
Mes amis
Et je ne sais quel est le pire
Qui après avoir flirté avec le gauchisme
Cassé du facho
Se sont mués en terroriste
Leur vie :
Cachette
Coups à faire
Explosifs à trouver
Mort au bout du chemin
Vie intense pendant l’action
Puis se terrer
Encore
Mort
Où-est-il leur Idéal ?
Autres destins, autres terreurs
A chacun son militantisme
Le nôtre est tiède
De bon aloi
Le leur est passion
Risque vital
Fusion
Fission
Ils le vivent de toutes leurs tripes
Et l’émotion
Qu’ils s’injectent dans les veines
Est de celles qui brûlent le cœur et l’âme.
Te recuerdo Amanda
El Condor passe et repasse
Je me souviens
J’ai un Pinochet
Qui reste coincé dans ma gorge
Et un hymne de l’Unité Populaire
Qui n’en finit pas de résonner
Au milieu de tous ces corps morts.
L’instant comme un Eldorado
Comme une Amérique
Sans Américain
Vierge encore.
D.F.