L’épée de mon père

L’épée de mon père

 

 

 

Mon père avait une épée

Suspendue au-dessus de la cheminée

Du caveau,

Gigantesque capharnaüm

Débarras cosmique où sommeillaient

Pinceaux en tous genres

Dans un bain de white spirit,

Fils électriques dénudés ou non,

Moteurs de machine à laver,

Et toute une foule d’objets

Mystérieux

Pour mes yeux d’enfants.

 

 

Mon père avait une épée

Suspendue au-dessus de la cheminée

Peut-être n’était-ce pas son épée

Peut-être était-elle là de toute éternité

Posée depuis des siècles

Dans l’antique maison

Que nous habitions

Trophée d’un autre âge

Souvenir d’un pourfendeur inconnu

Pour nous ses enfants

Mon père avait une épée.

 

 

Lors des mortels combats

De cours de récréation

Lorsque nous n’étions pas vainqueurs

Mais lancions des imprécations

Sur un plus fort, un plus habile,

Un plus nombreux surtout :

« Mon père viendra et vous règlera

Votre compte avec son épée ».

L’épée de mon père

Nous a ainsi souvent vengés

D’offenses gravissimes

Il nous a permis de croire en une justice

Immanente

Les comptes se règleraient quoi qu’il arrive.

 

 

Mon père avait une épée

Je n’en ai pas hérité

Bien que fils aîné

Qu’est-devenue l’épée de mon père ?

Dort-elle à ses côtés dans la tombe ?

L’avons-nous oublié sur la cheminée

Dans le caveau capharnaüm ?

La maison décrépite a été vendue

Une bouchée de pain.

Avec ou sans l’épée ?

Je ne crois plus

Que mon père viendra me venger

Des injustices quotidiennes.

 

 

Amour, mon amour,

Je n’ai pas d’épée,

Ni fleuret, ni sabre,

Ni braquemart.

Gentilhomme d’infortune

Je ne suis armé que de mots

Que je dégaine à l’occasion

Pour venger les offenses.

Mes mots coupent, trouent et parent.

Ils ont des lames larges et droites

Ils sont à double tranchant

Avec une extrémité effilée

Leur hampe est cruciforme et droite.

Amour, mon amour

N’aie crainte je ne te pourfendrai pas

Je n’ai pas l’amour guerrier

Je ne suis pas un conquistador

Mon père avait une épée

Je n’ai que des mots

Qui coupent, trouent et tranchent.

 

 

Amour, mon amour

Je suis un bretteur de mots

Que je porte au côté,

De la hanche à la cheville.

Mon épée est suffisamment longue

Pour toucher mes adversaires

Qu’ils soient à cheval

Ou en quatre quatre.

Quant à ceux qui se protègent

D’un bouclier

Mon épée les peut atteindre aux jambes

A la tête et au bras armé.

Mon épée de mots est la plus légère de toutes

Elle est bien balancée,

Suffisamment maniable

Pour que je m’en serve de manière efficace.

Elle est assez large

Que je puisse l’aiguiser,

Meuler les entailles causées par un usage fréquent.

Son tranchant est fin

Sa lame est bien trempée.

 

 

Mon père avait une épée

Suspendue au-dessus de la cheminée.

Je n’en ai pas hérité.

Je me suis forgé la mienne

Amour, mon amour

Ma noblesse vaut la tienne.

Si tu continues à m’asticoter

Avec tes petits coups de dague,

Je te préviens

Que je ne te ferai pas de quartier …

 

 

 Cab.