Comme une grenouille de sang
Les mots d’un autre
D’un poète
Oui mère
Il aura fallu les mots d’un poète
Pour que je réalise
Que j’ai été une grenouille de sang entre tes cuisses
Pas vraiment d’ailleurs
Je suis né d’une césarienne
J’ai été une grenouille de sang sortie de ton ventre
Une grenouille toute sanglante
Blessée, meurtrie par la cuillère
Mon premier cri aura été une douleur
Fulgurante, absolue, totale
La fesse déchirée
Par l’accoucheur
Par la cuillère d’un forceps
La cuillère en argent ce n’était pas dans la bouche
Mais dans la chair tendre de ma fesse
De bébé.
Je suis né.
Tu m’as né.
Je suis venu au monde par la douleur.
Dormais-tu, ma mère quand on m’a sorti
De ton ventre ?
As-tu vu cette grenouille sanglante qui allait être moi
Gigoter, tricoter des pieds et des mains ?
As-tu vu ce sang qui coulait de ma plaie ?
As-tu entendu mes pleurs ?
Je ne sais pas.
Je ne saurai jamais.
On ne pose pas de telles questions à dix ans.
Tu dormais
De ce silence imbécile des anesthésies.
Tu dors encore aujourd’hui.
Quarante ans que tu dors dans ta tombe
A Paimboeuf, rue Pronzat.
J’ai été cette grenouille sanglante née de ton ventre
Je le suis toujours un peu
Malgré moi, malgré l’oubli
Malgré la mort
Malgré cette violence incompréhensible
Qui a toujours marqué nos rapports.
Trop de sang ?
Trop de mort lors de ma naissance ?
Comme si je ne naissais que pour mourir
Au terme de quelques heures
Comme ce frère aîné
Trop vite éteint
Comme cette autre grenouille de sang entre tes cuisses.
Comment saurais-je ?
Un grand, un immense, un absolu silence
Répond à mes questions.
Trop d’angoisse, ma mère ?
Que reste-t-il de ce moment ?
Tes os dans un cercueil.
Ton nom sur une tombe.
L’amour immodéré de la vie
Le goût du combat.
Je ne sais pas
Je ne saurai jamais.
Il aura fallu les mots d’un poète
Pour que je réalise
Que j’ai été cette grenouille de sang
Entre tes cuisses.
D.F.