Présenter mon village

Présenter mon village

 

S’il fallait au monde, présenter, mon village

Je dirais la Loire, ses colères, ses chagrins

Je dirais ses marées qui percutent les quais.

Je dirais.

Je dirais son église néobyzantine, son obscurité, son mystère,

Tout ce monde d’histoires que l’on se raconte enfant,

Je dirais le saint Joseph de cire qui y repose

A la grande terreur de l’enfant que j’étais.

Je dirais son cimetière, rue Pronzat,

Je dirais les tombes des miens, celles, vides

De mes ancêtres marins, disparus en mer.

Je dirais encore mon école communale,

Les tilleuls aux quatre coins de la cours

Je dirais nos bagarres à chaque récréation.

Je dirais ma maîtresse qui ne nommait Bourreau

Et le directeur qui s’appelait Boucherie.

Je dirais le clou du banc qui déchirait mes premiers jeans

Et les volées maternelles qui m’attendaient à la maison.

Je dirais encore le boulevard Dumesnildot,

Ses marronniers centenaires,

Les marrons que nous ramassions

Pour en faire des soldats aux membres d’allumettes.

Je dirais le terrain de foot où j’ai marqué

Un but contre mon camp la seule fois où j’y ai joué.

Je dirais plus encore,

La Loire, ses colères, ses chagrins.

Je dirais les aloses échouées sur la grève

Je dirais le mazout qui englue les mouettes

Et les transforme en croque-mort,

Je dirais les mulets dont il fallait cuire la queue

Avant de les manger,

Je dirais les civelles qu’on pêchait au tamis en décembre.

Je dirais encore,

Sa cité des Amourettes, son lotissement,

Où l’on met l’amour en cage.

Je dirais le quai Sadi Carnot recouvert de souffre

Je dirais la flottille de bateaux de pêche.

Je dirais les souffriers venus des pays de l’Est

Je dirais les quintes de toux, la chimie qui tue, lentement.

Je dirais le lituanien, le polonais, le russe et l’allemand

Toutes ces langues qui se répondaient dans les bars

Jusqu’à la fin de la nuit.

Je dirais plus intime encore.

Je dirais les petits vieux de l’hospice

Je dirais les grilles qui les emprisonnaient

Je dirais leurs cuites d’avant-dîner

Je dirais aussi leurs bandes dessinées

Qui m’apprirent à lire.

Je dirais hélas, pire encore.

Je dirais Donges, la raffinerie de pétrole

De l’autre côté de la Loire,

De l’autre côté du monde connu.

Je dirais les flammes de l’enfer qui ne s’éteignent jamais,

Je dirais le fracas d’un Vulcain qui concasse le métal,

Je dirais la pollution, le mazout, les poissons assassinés.

Je dirais, la colère au cœur,

Je dirais l’orphelinat de la Providence,

Je dirais son cachot, ses petites sœurs sadiques

Je dirais l’incendie qui le détruisit

Je dirais le plaisir que j’en ressentis.

Je dirais plus encore, je dirais moins encore

Je dirais mon enfance encastrée dans ce petit trou

De Basse Bretagne.

Je dirais plus encore, je dirais combien j’aime Gap

Où je ne suis pas né.