Hommage à Prévert

Hommage à Prévert

 

 

Ils étaient tous venus pour la grande manif,
Pancartes en bandoulière et slogans aux lèvres :
Ceux qui murmurent aux oreilles des murs
Ceux qui ont la queue à la main
Et le cœur sur la tête
Ceux qui pour voyager loin cherchent monture à leur pied
Ceux qui ménagent leur cœur et leurs vaillantes lunettes
Ceux d’amour impossible
Qui ne savent dire que l’enfant de Bohème dort sur ses deux lièvres à la fois
Ceux qui sont aveugles à l’humour
Qui ne disent jamais jamais et toujours toujours
Ceux qui récitent des expressions défaites
Ceux qui cheminent dans des lieux hors des communs mortels
Ceux qui parlent pour ne pas y penser
Ceux qui pensent pour ne rien dire
Ceux qui banquent pour ne pas donner
Ceux qui volent pour ne pas banquer
Ceux qui donnent des canons aux enfants
Ceux qui vivront verront
Ceux qui portent des habits à la banque
Comme d’autres donnent du sperme aux moines
En manque d’amour
Ceux qui ne savent pas compter
Tous ces mutilés qui comptent sur leurs doigts
Pour achever le mois
Ceux qui éternuent
Ceux pour qui la toux vient à point
Ceux qui savent attendre le quinze du mois pour payer leurs dettes
Ceux qui vont piano pour ne pas aller gueno
Ceux qui avertis en valent deux sans trois ou quatre sans quatre
Ceux qui boivent, ont bu, boiront après la pluie le beau temps
Ceux qui vendent leur langue au chien qui aboie
Ceux qui donnent la peau de l’ours avant de l’avoir appelé
Ceux qui ne boivent pas de cette eau-là
Mais qui mangent de l’ours alléché
Par l’odeur de sainteté d’un moine sans habit
Qui courait pour ne pas perdre sa place
A la chasse aux enfants.
Ceux qui s’essoufflent pour ne pas péter
Comme un chou de pâques
Ceux qui vont comme un mardi
Et qui boutonnent charybde avec Scylla
Ceux qui se croient des hommes mal léchés
Et ne sont que des morts aux tournants
Ceux qui ne gagnent rien à attendre
Ceux qui trompent leur frein
Et rongent leur femme au volant
Ceux qui disent qu’ils en sont
Ceux qui rient pour ne pas penser
Et qui pensent pour ne pas pleurer
Ceux qui épousent des cruches qui amassent trop de mousse
Ceux qui roulent le matin et se scratchent le soir
Ceux qui rient au petit matin et pleurent le grand soir
Ceux qui ni pieu ni naître
Ceux qui ont toujours tort d’avoir une tante absente
Ceux qui ont raison d’avoir un ongle désincarné
Ceux qui pillent les troncs
Pour donner aux culs-de-jatte
Ceux qui sont toujours gris
Noirs et rarement blancs blancs
Ceux à qui la peine sert de leçon
Ceux pour qui la vérité n’est plus de saison
Ceux qui sont tellement sourds qu’ils ne voient plus rien
Ceux qui font comme chez eux sans tirer la chasse d’eau
Ceux qui font leur lit dans les rivières
Et qui se couchent de bonne heure
Ceux qui dorment
Ceux qui dinent en pétant
Ceux qui ont des abcès de colère de pets retenus
Ceux qui chassent de race les bons chats
Ceux qui rêvent d’une bonne renommée
Qui commencerait par eux-mêmes
Ceux qui sont tellement mal accompagnés
Que même la nuit ils se châtient bien
Ceux qui se serrent leur ceinture dorée
Et qui se vouent à tous les ânes qui passent
Ceux qui en veulent aux mères de sûreté
Et qui sont fils d’imbéciles
Ceux qui Noël en prison et pâques à tous les saints
Ceux qui souvent varient à risettes
Ceux qui parlent à ma girouette
Comme à une vielle chatte muette
Ceux qui se prennent pour Artaban
Et sont fiers comme mon cul malade
Ceux qui mentent au coiffeur
Et qui prennent la tête au loup qui pète
Dans la saucisse sèche, archi-sèche
Ceux qui sont bien braves et qui en verront d’autres
Ceux qui boivent un verre et s’arrachent les dents
Ceux qui écornent les coiffeurs
Et me rappellent ma mère qu’on voit danser le long des clairs ruisseaux.
Ceux qui font cocu le petit chose
Et vendent la peau de sa femme avant de l’avoir eue.
Ceux qui jouent à la petite bête qui monte
Et en perdent un pour se retrouver plein aux as.
Tous ceux-là et beaucoup d’autres entretenaient leur colère
Et déboulaient le long des Champs catalauniques
En scandant des slogans obsolètes.

D.F.