Le grand bal du printemps
Ils avaient invité les fleurs au grand bal du printemps.
Toutes les fleurs
Les Belles qui sentent bon
Les modestes qui se planquent sous la mousse
Celles qui poussent sur le fumier de la misère
Celles que des jardiniers aux mains habiles
Portent sur les fonds baptismaux.
Fleurs de riches et fleurs de pauvres.
Fleurs de béton,
De canicule,
De caillasse et de montagne.
Orchidées au parfum envoûtant,
Fleurs de banquet vendues en tapis,
En bouquet,
En cascade
Qui décorent des unions
Où l’on se déchirera à belles dents carnivores.
Ils avaient invité les fleurs au grand bal du printemps.
Des fleurs rares
Calibrées
Roses trémières en serre,
Aux phéromones fabriquées sur ordinateur
Myosotis coincées entre les pages d’un dictionnaire
De scrabble
Mot compte triple
Pâquerettes aux pétales ourlées de rose et maculées de pétrole
Crocus jaunes qui croquent la cendre des mauvaises nouvelles
Boutons d’or perdus sous un meuble
Qui roulent, roulent comme des tambours du Bronx
Belles de jour qui racolent les amours défuntes
Digitales au cœur empreint de défiance
Jonquilles piétinées par des joggers enfermés dans leur walkman.
Ils avaient invité les fleurs au grand bal du printemps.
Pas une n’était venue.
Ni les azalées trop zélées pour zézayer un non,
Ni les pivoines trop rouges, trop confuses
Ni les bégonias oubliés sur les balcons
De tristes HLM de banlieue
Mars, c’est le mois des expulsions.
Ils avaient invité les fleurs au grand bal du printemps.
« Les fleurs, c’est à la boutonnière, avait ricané le Président.
C’est pas dans le protocole. »
D.F.