Colaux Denys-Louis
le buste du mort
Je ne m’adresse pas à ta petite mémoire. Il ne faut pas attenter à la légitimité de l’écriture. Simplement les graffitis rupestres sont tombés sur une feuille. Ils ont envahi la bouche du métro, histoire de lui prêter une voix. Ils ont contracté toutes les folies qui ruissellent aux murs des souterrains. Parce que c’est mettre sa dignité dans le fond de sa poche, pendouillante comme un musclé ramolli, que de suivre le mouvement en silence. Tu sais, tes yeux ne sont plus les seuls ingrédients de ma rimaille. De toutes ces phrases décomposées dans lesquelles j’abandonne un bras, une dent, une saison …
Je m’assieds dans ma littérature. Je laisse œuvrer la quincaillerie de mes veines, je fiche mes pitons dans la chair tendre des murs blancs. Mes vis, mes charnières, mes paumelles. Je traîne dans ma cérémonie, un quinquet sur le front comme un porion révolu. Je taille et je dissèque les derniers venus. J’équarris tout ce qui me tombe sous la main. La voix qui me suggère de vivre, je la soumets à tous mes ustensiles. Je déchire sa lingerie. Il en pleut des nègres, des ailes, du temps, de la sciure de mots …
De ces mots étripés, écharpés, dissous, pulvérisés surgissent des voix et des gens que la réalité décline. Des portes sont ouvertes dans l’intestin du silence. Je dis : La Nuit. Penses-tu qu’on s’y promène alors en toute quiétude, à déchiffrer les hiéroglyphes des ourses ? Non fait, le règne est bientôt établi du vacarme de la ténèbre. Il opère avec des marteaux de bruit, des vagues de métal. Je dis : L’Amour. Il ne s’agit pas d’un couple alangui dans les fougères. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit mais d’un troupeau de viscères sanglants jetant dans l’arène ses cognements anonymes. Je dis : La Mort. Des violons ivres pleurent sous la porte-cochère de la maison mauve où de longues fiancées blêmes effilochent les pelotes de leurs boyaux. Je dis aussi : La Vie. Par dépit. Et les longues fiancées blêmes surprises dans leur besogne, me lancent des fracas tranchants de leurs yeux d’or …
Le carrousel lancé n’attend pas que je le nourrisse de mots.
Il tire en rafales :
des cartouches de mains blessées
des hélicoptères de nerfs
des foires de sang des giboulées d’asthme
des cadavres ordinaires tombés à bas d’un dimanche noir
une anthologie du cri sans majuscule
des rondes d’orphelins joyeux (derrière les grilles)
un poumon à plat
une surprise dans le dos
des pavés mous
des colosses brisés des citernes de morve
un débat à l’arme blanche
un légiste malade
des testicules célestes et propres
une massue ficelée dans un ruban rose
la vertèbre d’un ange déchiqueté
une pissée de larmes féminines …
O non, je ne m’adresse pas à ta petite mémoire.
In Foldann, n° 6, décembre 1985, pp. 32-33.
Denys-Louis COLAUX
Né le 20 juillet 1959 à Weillen, dans la province de Namur, en Belgique, Denys-Louis Colaux est quatre fois père de famille. Romancier, poète, nouvelliste. Il se distingue dans l’ensemble des activités qu’il pratique par un dilettantisme appliqué et pratiquement professionnel. Foncièrement pessimiste et généralement enjoué, humaniste entre deux crises d’aigreur, il mesure un mètre soixante-dix-huit et attribue à ses expériences littéraires le rôle de mirer les thèmes qui, selon lui, hantent l’existence humaine et d’en rendre une transcription singulière notamment éclairée par les lumières de l’ironie et de la compassion. Si d’aventure on l’interroge sur ce qui le détermine à écrire, il lui arrive de répondre qu’il rêve d’être le démiurge de la ruelle atypique que composent ses ouvrages, c’est-à-dire l’architecte d’une poussière qu’il espère douée de vertus sternutatoires.
Animations en revues
Collaborations en revues :
Pour la Belgique :
- Le Journal des Poètes, Le Mensuel littéraire et poétique, L'Arbre à paroles, Carte blanche, Revue & Corrigée, Sources, Aménophis, Tombe tout court, Les cahiers des midis de la poésie...
Pour la France :
- Sud, Encres Vives, Le Cerceau, La Dame Ovale, Textuerre, Camouflage, Travers, Décharge, Les cahiers de poésie-rencontres, Hermaphrodite, Les Amis de Georges (revue française consacrée à Brassens)…
Prix littéraires :
- Prix Émile Polak 1995 de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique pour l'ensemble de ses recueils publiés.
- Premier prix du Concours de scénarios contre le racisme et l'extrême-droite Romulus Films - Horizon 2000
- Deuxième prix “Opération coup de plume” du Centre Bruxellois d'Action interculturelle 1996.
- Premier prix du concours Un auteur / Une voix 1998, de la RTBF Hainaut.
- Prix Franz de Wever 1998 de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique pour son recueil Le galop de l'hippocampe (Les Éperonniers, collection Feux, Bruxelles, 1998).
- Grand prix de la Communauté française de la nouvelle 1999 (Concours de nouvelles/ La Fureur de Lire 1999).
Repères bibliographiques (après 1985) :
Beige, M 25 Productions, Atelier de l'Agneau, Liège, 1987.
La capture du doute, Éditions du Rewidiage, Lille, France, 1991.
Brodsky (roman), Club Stendhal, Tarn, France, 1991.
Pages d'amour, Orage-Lagune-Express, Bordeaux, France, 1991.
La Baleine Morte, Polder, Revue Décharge, Jacques Morin Éditeur, France, 1995.
Tropiques de l'unicorne, L'Arbre à paroles, Amay, 1995.
Don Quichotte de la Meuse, Éditions du Rewidiage, Lille, France, 1998.
Le galop de l'hippocampe, Les Éperonniers, collection Feux, Bruxelles, 1998.
Le fils du soir (roman), (sélection du Prix Rossel 1999, sélection du Prix NCR 1999), Les Éperonniers, collection “Maintenant plus que jamais”, Bruxelles, 1998.
Schlass (nouvelles), Les Éperonniers, collection “Maintenant plus que jamais”, Bruxelles, septembre 1999.
Le Prix Sorel (roman), Les Éperonniers, collection “Maintenant plus que jamais”, février 2000.
Une semaine de la vie d'une Flibustière, La Morale Merveilleuse, Brive, France, mai 2000.
À quatre épingles (nouvelles avec des illustrations de Sandro Baguet), Les Oiseaux de Passage, Province du Hainaut/Iph Editions, janvier 2001.
Poèmes d'amour, barbaries et autres énormités, Le Talus d'Approche, Mons, janvier 2001.
L'Arbre d'Apollon, aux Éditions Maelström-Images d'Yvoires, février 2002, Bruxelles : roman à quatre mains Otto Ganz & Denys-Louis Colaux
http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/