Deguy Michel
Figurations, 1969
PROSE
Tu me manques mais maintenant
Pas plus que ceux que je ne connais pas
Je les invente criblant de tes faces
La terre qui fut riche en mondes
(Quand chaque roi guidait une île
A l'estime de ses biens (cendre d'
Oiseaux, manganèse et salamandre)
Et que des naufragés fédéraient les bords)
Maintenant tu me manques mais
Comme ceux que je ne connais pas
Dont j'imagine avec ton visage l'impatience
J'ai jeté tes dents aux rêveries
Je t'ai traité par-dessus l'épaule
(Il y a des vestales qui reconduisent au Pacifique
Son eau fume C'est après le départ des fidèles
L'océan bave comme un mongol aux oreillers du lit
Charogne en boule et poils au caniveau de sel
Un éléphant blasphème Poséidon)
Tu ne me manques pas plus que ceux
Que je ne connais pas maintenant
Orphique tu l'es devenu J'ai jeté
Ton absence démembrée en plusieurs vals
Tu m'as changé en hôte Je sais
Ou j'invente
Né en 1930, Michel Deguy est une des personnalités les plus importantes de la poésie contemporaine. Le Magazine Littéraire (1- n° 247, novembre 1987, p. 48), auquel j’emprunte ces éléments biographiques et critiques, met en avant ses multiples activités éditoriales et critiques liées à la poésie qui l’ont amené à fonder Revue de la poésie (1964-1971) puis la revue Poésie afin de promouvoir, entre autres, Hölderlin, Dante, Gongora ou Pindare.
Cet agrégé de philosophie, membre du Comité de lecture des éditions Gallimard et professeur de littérature à Paris VIII est l’auteur d’une œuvre poétique foisonnante qui se caractérise par une démarche originale. En prose ou en vers, Deguy « fait l’expérience de l’épaisseur de l’espace du monde, autant celui du réel que, bien sûr, celui du langage. Truffé de citations, itérations, paronomases, néologismes ou archaïsmes, sa poésie devient une pratique, sinon une rhétorique, pour rendre les séismes de la terre et le chaos du dire. Non sans déchirement, elle se fonde sur le rythme de la voix et élabore une stratégie de résistance face à l’abondance agressive des « messages » d’un monde tant médiatisé. Elle parvient ainsi à engendrer un certain lyrisme en acte, d’où émerge une présence au monde toute contemporaine. » (1)
Une « poéthique » (2)
Elle a par ailleurs, dans l'ensemble contemporain, une tonalité singulière qui est sa proximité au penser-philosopher, d'une part, sa façon de réécrire, avec et après Heidegger, la question hölderlinienne de l'habiter poétiquement un monde inhabitable et, d'autre part, son engagement politique-éthique. La poésie, donc, est une façon de dire qui parle d'être, et de façon d'être, mais il va de soi qu'elle n'est pas absolument coïncidente au penser philosophique, elle poursuit, elle emporte : Michel Deguy serait philosophe « avant » d'être poète en ce sens que selon lui la poésie s'avance encore au-delà : « Au-delà de la phrase et de la stase où se pose la pensée philosophant, la poésie "emporte" la métaphysique ; elle pénètre dans l'inéclaircissable. La philosophie : pour disposer à la poésie. »
On ne peut la dire non plus, si profondément affairée qu'elle soit, avec la philosophie, à l'entretien des questions premières, séparée ni sépa-rable, hors de la Cité, mais liée au contraire à l'événement du social, du dialogue, impliquée et active dans la résistance au devenir culturel de tout, à la transformation en spectacle de la culture. C'est en ce sens que Michel Deguy avance les notions de poésie et de poétique généralisées. Une poésie et une poétique que tout intéresse (à l'opposé des thématiques restreintes ou spéciales). Et donc une poésie critique : « Si tout le social devient ou est devenu culturel, alors l'œuvre d'art, ou l'art en tant que principe de transformation, doit transformer le culturel. »
2- « Du carnet à l’archive » Préface de Michel Deguy à Les écrits de Michel Deguy,
Bibliographie des œuvres et de la critique 1960-2000
par Hélène Volat et Robert Harvey Paris, Editions de l’IMEC, 2002
Œuvres, d’après wikipedia
- Les Meurtrières, Paris, Pierre Jean Oswald, 1959, 63 p.
- Fragment du cadastre, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1960, 156 p.
- Poèmes de la Presqu’île, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1961, 149 p.
- Le Monde de Thomas Mann, Paris, Plon, 1962, 168 p.
- Biefs : poèmes, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1964, 164 p.
- Actes, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1966. 301 p.
- Ouï dire, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1966, 109 p.; réédité avec une préface d’Alain Bonfand, Paris, La Différence, coll. « Orphée », (136), 1992, 127 p.
- Histoire des rechutes, Paris, Éditions Promesse, coll. « Diptyque », 1968, 33 p. [gravures de Enrique Zañartu].
- Figurations : poèmes, propositions, études, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1969, 272 p.
- Poèmes 1960-1970, préface d’Henri Meschonnic, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », (90), 1973, 143 p. [réédité en 1998].
- Tombeau de Du Bellay, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1973, 234 p. [réédité en 1989].
- Coupes, Luxembourg, Origine, coll. « Le Verger », (18), 1974, 33 p. [poèmes de M. Deguy accompagnés de leur traduction italienne par Luigi Mormino et d’une linogravure de Jorge Perez-Roman].
- Interdictions du séjour, Paris, L’Énergumène, 1975, 38 p. [avec de quasi-citations de Thomas Hardy, Schlesinger, Benveniste, Homère, Mallarmé, Aristote, G. Iommi, Suétone, Kierkegaard, Kafka, Villon et Pernette du Guillet].
- Reliefs, Paris, Éditions "D’atelier", 1975, 143 p.
- Abréviations usuelles, Malakoff, Orange Export Ltd, coll. « Chutes », 1977 [s.n.]
- Jumelages, suivi de Made in USA : poèmes, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1978, 232 p.
- Vingt Poètes américains, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1980, 495 p. [éd. bilingue].
- Donnant, Donnant : cartes, airs, brevets, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin »), 1981, 140 p.
- La Machine matrimoniale ou Marivaux, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1982, 292 p. [avec une bibliographie; réédité en 1986 dans la collection « Tel », (110), 319 p.]
- René Girard et le problème du Mal, Paris, Grasset, 1982, 333 p.
- Gisants. Poèmes, Paris, Gallimard, 1985, 139 p.
- Brevets, Seyssel, Champ Vallon, coll. « Recueil », 1986, 260 p.
- Choses de la poésie et affaire culturelle, Paris, Hachette, 1986, 220 p.
- Poèmes II. 1970-1980, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », (205), 1986, 183 p. [postface de l’auteur].
- La poésie n’est pas seule : court traité de poétique, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », (99), 1987, 185 p.
- Le Comité. Confessions d’un lecteur de grande maison, Seyssel, Champ Vallon, 1988, 206 p.
- Du Sublime, Paris, Belin, 1988, 259 p.
- Arrêts fréquents, Paris, A. M. Métailié, coll. « L’Élémentaire », 1990, 119 p.
- Au sujet de Shoah, le film de Claude Lanzmann, Paris, Belin, coll. « L’Extrême contemporain », 1990, 316 p.
- L’Hexaméron : il y a prose et prose (avec Michel Chaillou, Florence Delay, Natacha Michel, Denis Roche et Jacques Roubaud), Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1990, 126 p.
- Aux heures d’affluence. Poèmes et proses, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1993, 200 p.
- À ce qui n’en finit pas. Thrène, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du XXe siècle», 1995 [s.n.]
- À l’infinitif, Paris, Éditions La Centuplée, 1996, 56 p.
- L’Énergie du désespoir, ou d’une poétique continuée par tous les moyens, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Les essais du Collège international de Philosophie », 1998, 119 p.
- Gisants. Poèmes III. 1980-1995, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1999, 239 p.
- La Raison poétique, Paris, Galilée, coll. « La Philosophie en effet », 2000, 221 p.
- L’Impair, Tours, Farrago, 2000 [2001], 155 p.
- Spleen de Paris, Paris, Galilée, 2000, 54 p.
- Poèmes en pensée, Bordeaux, éd. Le Bleu du ciel, 2002, 59 p. [contient « Motifs pour un poème » d’Alain Lestié].
- Un homme de peu de foi, Paris, Bayard, 2002, 216 p.
- L’amour et la vie d’une femme, Bordeaux, éd. Le Bleu du ciel, juillet 2004, non paginé, hors commerce.
- Chirurgie esthétique, Michel Deguy/Bertrand Dorny, 12 ex. photocopiés, accompagnés de collages originaux de Bertrand Dorny, Paris, Galerie Thessa Herold, 2004, 12 p. [comprend de nombreux textes de Deguy sur les œuvres représentées dans le catalogue : La Fête Ici, La Cervelle, Pourquoi ne pas Bertrand… Pour Bertrand Dorny, Au gué du bois flotté… Topomorphoses, Vitrines, Musée manipulé, Architectures].
- Au jugé, Paris, Galilée, 2004, 213 p.
- Sans retour. Etre ou ne pas être juif, Paris, Galilée, 134 p.
- Recumbents : poems. With « How to name » by Jacques Derrida, translations, foreword, and notes by Wilson Baldridge, Middletown, Wesleyan University Press, 2005, 236 p.
- Le Sens de la visite, Paris, Stock, coll. « L'Autre Pensée », 2006, 353 p.
- Des poètes français contemporains, avec Robert Davreu et Hédi Kaddour, Éditions ADPF, Paris, 2006, 130 p.
- Réouverture après travaux, frontispice de Valerio Adami, Paris, Galilée, 2007, 271 p.
- Desolatio, Paris, Galilée, 2007, 97 p.
- Grand cahier Michel Deguy, collectif coordonné par J.-P. Moussaron, Coutras, éd. Le Bleu du ciel, 2007, 334 p. [en appendice Meurtrières de M. Deguy; bibliographie p. 330-334].
- La Fin dans le monde, Paris, collection « Le Bel Aujourd'hui », Éditions Hermann, 2009
- L’état de la désunion, Paris, Galaade, 2010, 48 p.