Pirotte Jean-Claude

Pirotte Jean-Claude

 

Les yeux d’or

 

Pour Paco

 

pour toi Paco je veux chanter la chanson des yeux d’or

dont je n’ai jamais connu les paroles

et l’air non plus n’a pas d’importance

ce sera donc une grande première

 

 

nous nous trouvions un jour d’hiver

dans ce bistro de Saint-Blin sur la place

il y avait des rideaux bonne-femme pour

authentifier la province aux yeux des experts

 

 

nous avions l’air de rien deux promeneurs

aux longs cheveux deux chiens sans race

une pellicule de mousse collait à nos verres

on était un peu là comme des coureurs qui font du sur-place

 

 

l’église avait un étonnant clocher sonneur

il sautait les heures et carillonnait

quelquefois le quart en marquant la demie

on avait avalé de multiples demis

 

 

mais pour le cartel du clocher pas d’erreur

d’ailleurs nous savons boire en tout bien tout honneur

on ne nous la fait pas à nous qui sommes

en quelque sorte aussi maîtres-carillonneurs

 

 

les platanes portaient leurs tumeurs noires

avec dignité comme des pansements de pauvres

tu te souviens du soleil clairet de décembre

et de la petite fille qui disait à son père

 

 

très doucement viens, viens, c’est l’heure de la soupe,

bien longtemps à l’avance car il faisait jour

encore et nous-mêmes n’avions souci

que de prolonger la somnolence apéritive

 

 

la mort était provisoirement absente

des aîtres bien qu’avec elle on ne sache

jamais le fin du fin même que peut-être

elle parlait par la voix de la fillette

 

 

il lui arrive de jouer de ces tours pendables

la mort nous savons cela pertinemment

pour l’avoir débusquée souvent dans nos voyages

avec l’aide de nos seuls souvenirs d’enfance

 

 

enfin cette après-midi-là que le bourg

somnolait dans la lumière fléchissante de décembre

on pressentait une fraîche odeur de trêve

qui soudain s’est répandue souveraine

 

 

quand l’aubergiste âgée a débouché

la bouteille de mirabelle

on ignorait quel quart ou quelle demi

tintait au vieux clocher rebelle

 

 

un homme est entré qui a décrété c’est l’heure

il s’est accoudé au comptoir ses yeux nous ont souri

nous avons le temps ce soir a-t-il dit

deus nobis haec otia fecit

 

 

il s’exprimait mieux qu’un séminariste

nous avons trinqué jusqu’à la nuit rousse

avant de nous endormir sur nos chaises

le matin la patronne a servi le café

 

 

qu’est devenu l’homme aux yeux d’or, as-tu

demandé, mes enfants c’est un habitué

qui chaque hiver s’en vient accorder l’heure

au clocher paie la mirabelle

 

 

et s’en retourne comme il est arrivé

alors nous avons bouclé nos semblants de besaces

et nous sommes sortis dans le jour bien lavé

salués par les cloches et la vie qui passe

 

 

 

Strasbourg, février 88.

 

 

 

 

Extrait d’une Contribution de Benoît Moreau, sur le site Poezibao.  

« Jean-Claude Pirotte naît à Namur, en Belgique, le 20 octobre 1939, dans un milieu socialement conformiste mais où il peut accéder aux arts. … Vers douze ans, en 1951, ses fugues le mènent au Danemark, puis aux Pays-Bas; il est recueilli par la famille Prins, de Ede, où il vit un certain temps et où il recevra un vrai soutien.

Son adolescence est partagée entre la Wallonie, les Pays-Bas, la Bourgogne et Florence. Il entame des études de lettres puis se tourne vers le droit à l'Université Libre de Bruxelles. Il publie un premier recueil de poèmes.

De 1964 à 1975 il est avocat au barreau de Namur et publie à nouveau deux recueils de poèmes. En 1975, Pirotte est accusé d'avoir favorisé la tentative d'évasion d'un de ses clients ; il est condamné à dix-huit mois de prison et rayé du barreau. Pirotte nie farouchement et se soustrait à l'exécution de la peine, se lançant dans une cavale de cinq ans, en France, en Catalogne et dans le Val d'Aoste, vivant de petits métiers et menant une vie vagabonde et clandestine.

« Ma condamnation ce fut une chance miraculeuse. (…) De nouveau je me trouvais dans l'obligation de conquérir et de protéger ma liberté. (…) Dans la misère et l'insécurité de la cavale, la littérature, la peinture, la musique, et la vigilante tendresse de Claire, qui de si loin m'apportait, où que je sois, sa présence furtive mais éblouissante, m'ont rendu à la vérité. À la paresse. Au vagabondage. Active, la paresse. (…) Productif, le vagabondage... » ([22], p. 75)

Années actives littérairement mais non sans angoisses. Toujours exilé, il fait exposer par sa femme 80 aquarelles à la maison de la culture de Namur. Les tableaux seront confisqués par le fisc pour récupérer les frais de justice de son procès.

Enfin, en 1981 est prononcée la péremption de sa peine. … Les thèmes de la cavale, des amours en déroute, de la culpabilité, de l'enfance aussi, et du manque d'amour, reviendront de manière lancinante, ainsi que les noms de nombreux personnages, dans ses romans, poèmes et chroniques, qui mêleront toujours inextricablement autobiographie et imaginaire.

De 1985 à 1989, Pirotte est chroniqueur à la RTBF (Radio et télévision belge francophone), à La Liberté du Morbihan et collaborateur à France-Culture. Il poursuit son œuvre, souvent en dialogue avec ses auteurs fétiches: André Dhôtel, Henri Thomas, Chardonne, Follain, Georges Perros, Marcel Thiry, William Cliff, Pierre Mac Orlan, Philippe Jaccottet, Georges Bernanos, Montaigne, Châteaubriand, Jammes, Rodenbach, Armand Robin, et aussi Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Rutebeuf, Villon. Pirotte, plus que tout autre a instauré dans son œuvre le culte des écrivains de son panthéon personnel. Il faudrait consacrer de nombreuses pages à la manière dont ses poèmes sont infusés, illuminés, par cette dévotion, soit de manière allusive, soit sous la forme du pastiche, soit par un hommage assorti de citations.
En juin 2004, le Centre d'Études Pluridisciplinaires Des Imaginaires du Vin – cepdivin organise le premier colloque international :  "Jean-Claude Pirotte, le Vin des rêves, avec la participation de Jean-Claude Pirotte" (sic). Voir [W2]. Jean-Claude Pirotte est à l'origine de la création du prix littéraire Cabardès, et directeur de collection des Lettres du Cabardès aux éditions Le Temps qu'il fait.

En 2008, au sommet de son art, il publie Passage des ombres, un recueil de poèmes qui offre une synthèse de sa recherche de « poète passionnément démodé et résolument moderne ».

 

 

Bibliographie, d’après Wikipedia

  • Goût de cendre - Thone, 1963
  • Contrée - Thone 1965
  • D'un mourant paysage - Thone 1969
  • Journal moche - Luneau-Ascot, 1981
  • La Pluie à Rethel - Luneau-Ascot, 1982
  • Fond de cale - Le sycomore, 1984; rééd. Le Temps qu'il fait, 1991
  • Un été dans la combe - La Longe Vue, 1986, rééd. La Table Ronde, 1993
  • La Vallée de misère - Le temps qu'il fait, 1987
  • Les Contes bleus du vin - Le Temps qu'il fait, 1988
  • Sarah, feuille morte - Le Temps qu'il fait, 1989
  • La Légende des petits matins - Manya 1990
  • L'Épreuve du jour - Le Temps qu'il fait, 1991, 1998
  • Récits incertains - Le Temps qu'il fait, 1992
  • Il est minuit depuis toujours - La Table Ronde, 1993
  • Le Journal moche - Luneau Ascot, 1993
  • Sainte Croix du Mont (avec Jean-Luc Chapin) - Escampette, 1993
  • Plis perdus - La Table Ronde, 1994
  • Un voyage en automne - La Table Ronde, 1996
  • Cavale - La Table Ronde, 1997
  • Boléro - La Table Ronde, 1998
  • Faubourg - Le Temps qu il fait, 1998
  • Le Noël du cheval de bois - Le Temps qu'il fait, 1998
  • Mont Afrique - Le Cherche Midi, 1999
  • Autres arpents - La Table Ronde, 2000
  • Enjoués monostiches (avec Jean-Marie Queneau) - La Goulotte, 2000
  • Ange Vincent - La Table Ronde, 2001
  • Les Chiens du vent (avec Pierre Silvain) - Cadex, 2002
  • Rue des Remberges - Le Temps qu'il fait, 2003
  • Un rêve en Lotharingie - Stock, 2003
  • Dame et dentiste - Inventaire, 2003
  • Fougerolles - Virgile, 2004
  • La Boîte à musique (avec Sylvie Doizelet) - La Table ronde,2004
  • Une adolescence en Gueldre - La Table ronde, 2005, Prix des Deux Magots
  • Un cri ordinaire - La table ronde, 2006
  • Expédition nocturne autour de ma cave - Stock, 2006
  • Un bruit ordinaire : Suivi de Blues de la racaille - La Table Ronde, 2006
  • Hollande : Poèmes et peintures - Le Cherche Midi, 2006
  • Un voyage en automne - La Table Ronde, 1996
  • Absent de Bagdad - La table ronde, 2007
  • Passage des ombres - La Table Ronde, 2008
  • Revermont - Le Temps qu'il fait, 2008
  • Avoir été - Le Taillis Pré, 2008
  • Le Promenoir magique et autres poèmes 1953-2003 - La table ronde, 2009
  • Voix de Bruxelles (avec Hugues Robaye) - CFC, 2009