REPUSSEAU Patrick

REPUSSEAU Patrick

 

 

Morte d’Arthur

 

« Nothing de Rimbe »

Delahaye à Verlaine

 

 

canif rouillé qui le ridule

et le caricouture

 

 

outrage outré

les cheveux gris trop tôt à la géhenne

farci farcesque unijambiste

 

 

le mal le vide d’un côté

et son bras gauche se décharne

quand l’autre double de volume

lui redonne des formes

(il tangue et roule vers la fin

Immobile rongé)

 

 

c’est dans sa chair en viande

un trop de cancer insensé

 

 

yeux caves très cerclés migraines

rêve effrayant qui souvent le réveille

d’un coup au cœur et à la tête

et il est dur comme un pilon de bois

dans des suées par tous les temps

et il se noie et délire partout

une paralysie

progresse en nappe et le cimente

 

 

constipation ne pisse plus

sa seule jambe est toujours froide

et son œil gauche se ferme

 

Rimbaud sur son tout dernier drap

on ne le change plus depuis des jours

(toucher le fait hurler)

mais il demeure

irremplaçable jusqu’au dernier souffle

il souffre le martyre

O la pauvre tronche à machin !

 

 

ce qui s’achève de son corps

se décompose vers

élans furieux horreurs criées

reptations sourdes sous la peau

purulentes malédictions

 

 

ça fait si mal ce bout de vie

qu’on a du lui couper si haut

l’espoir tranché

trop près du cœur il pleure

se voit tronçon fini bûche sciée

(par des dents rouges vraies canines)

 

 

il pleure il jure sur l’enfer

de ses années si dures satanées

tous ses malheurs

et ce temps si long à tuer

tout cet ennui mortel et dissolvant

mais il vivait

 

 

O qu’il voudrait regoûter sa misère

resuçoter sa guigne et ses crayons !

-il faisait pourtant triste mine

sur ses comptes de négociant raté

trafiquant de l’espoir exotique

 

 

O repartir avant de s’en aller !

partir pouvoir encore

rêver des villes d’or flambant

dans la rouille du monde

 

 

reconnaître des routes vierges

en cavalcades qui dévalent

et remonter le temps pentu

gravir à même la chaleur torride

heures salées qui brûlent

jours en haillons

troués de marches perforantes

 

 

 

réduit à l’état de squelette

tout écorché du lit

 

 

la mort le bourre le difforme

une tumeur lui grimpe sur la hanche gauche

un vrai ballon de pourriture au ventre

on vient le visiter

la science observe les ravages

des médecins –mais sans s’éterniser-

il pleure en leur parlant de ses visions

avec douceur (voient-ils les mêmes choses ?)

 

 

il ne dort plus

on lui morphine les ténèbres

et peu à peu ses organes se taisent

 

 

sur des plaques de ouate

entourés de flanelle

sont ce qu’il reste de ses membres

paralysés si mutilés silence

autour de lui

 

 

il s’est trop souvent

(depuis toujours par crises

les dents soudées au mors

mutisme)

sa bouche sa dernière plaie

avec son cœur le dernier point qui bouge

 

 

sa bouche donc aux derniers temps

aurait cessé le flot de ses blasphèmes

aurait laissé la source aller en fleuve

(« on me croit fou » soufflait-il à sa sœur)

en liberté des choses très étranges

si hautes suaves fluant

dans sa dernière mauvaise haleine

 

in Les Cahiers Du Schibboleth, n° 10, juin 1988, pp. 88-91.

 

 

Patrice Rebusseau

 

Patrice Rebusseau, né à Talence, en 1948, est un poète français, également traducteur d’écrivains de langue anglaise (W.Goyen, Stevenson, Truman Capote, Paul Brunton, Georges W. Russell et E.E. Cimings, etc.) . Il est enseignant au collège Jules Renard, à Laval.

 

Bibliographie

 

  • Terre étrangère, hommage à Benjamin Fondane, Editions Les Deux océans, 2005
  • Être en été, suivi de Un point c'est tout, poèmes, Les Deux océans, 2004
  • Mouvances, la côte d'Armor, Filigranes, 1989
  • Le Grand singe sapiens, Plasma, 1984
  • Ombre portée, Arcane 17, 1983
  • L'Oignon, Plasma, 1980

 

 

Site internet www.tiensetc.org/patrice-repusseau