Concerto pour C.R.S

Concerto pour C.R.S

 

Ils avaient fleuri le métro de musique.

Dans un coin discret
Un bouquet de flics en civil
Embaumaient la scène
Les C.R.S
Dans leur uniforme
Bleu matraque, bleu haine
Bleu sang à faire des bleus
Battaient la mesure.

Montparnasse Bienvenue !

Les inspecteurs de la R.A.T.P.
Tenaient les partitions
Dehors, à l'air ... libre
Les aubergines distribuaient les contredanses
Alors que certains finissaient au violon.

Ils avaient fleuri le métro de musique.

Le métro bien lavé
Bien propre
Avec ses couloirs bien balayés
Par des immigrés sous-payés
Mais syndiqués à la C.G.T
Le métro bien lavé
Avec ses immigrés qu'on chasse à courre.

Le métro bien lavé
Avec ses usagers bien peignés
Bien habillés, bien pressés
Bien stressés
Ses SDF qui n'ont rien à becqueter
Qu'un peu de pitié
Un peu de racisme bon marché,
Désolés dans leur quête de décrépitude
De ne pouvoir être noirs, Juifs ou Arabes.

Les agents et leur uniforme bien propre
Bien repassé, bien dans le pli
Leur gilet pare-balles, paranoïaque
Par Pitié laissez-moi vivre
La mitraillette qui s'agite et montre de la gâchette
La chienlit
Et prend un vendeur d'ananas à la sauvette
Pour la réincarnation de Jacques Mesrine.

Les maniaques de l'arbitrage
Qui délivrent des cartons jaunes
Qui mettent les mauvais payeurs hors jeu
Feignant d'oublier que dans notre beau pays
Trois millions de citoyens restent sur la touche.
Ils sont payés au rendement
Et la rancœur, l'amertume,
La frustration de leur petite vie
Ils les rendent au centuple.

Ils avaient fleuri le métro de musique.

Ils avaient oublié Concorde
Mais, à Etoile Jaune,
A Filles du Calvaire,
A Charonne de sinistre mémoire
A Chatie-les
La musique Militaire,
La clique des pense-petit retentissait
A Nationale,
Là où vomissent les Skin Head
Bien tristes, bien crades, bien Lumpen
- Dis-moi qui tu haïs, je te dirai qui tu es-
La peste brune sévissait
Pars vite, reviens tard.
Les skin Head de cons
Au front dégagé d'intellectuels de latrines
Dissèquent à Bir-Hakeim
Coupsdelattent à Barbès.

Ils avaient fleuri le métro de musique.

La télé, la radio,
TF1 et ses bouts de cerveaux
Disponibles
Etaient là
Fidèles au rendez-vous
La petite fête bien organisée
Bien structurée, bien pensée
Bien policée
Pouvait commencer.

Mais les grouillants gâchaient la pelloche
Dans un coin, cachant son visage, une femme ?
Avait balbutié à la craie :
"J'ai le cancer
Ce Noël sera mon dernier
Aidez-moi à réveillonner"
Oh ! Ce cri ! Toute la musique en était meurtrie,
Souillée.
Ailleurs, dans un autre couloir, un homme affalé
Poursuivait sa grève de la faim
Sa revendication ?
Manger ...
Ailleurs, encore ailleurs, dans une autre station
Une épave surnageait
Pas de pancarte, pas de craie,
Rien
Que ses jambes nues noires d'ulcères
Il lui manquait un pied.

Tout le monde n'est pas terroriste
Tout le monde n'est pas otage
Tout le monde n'est pas journaliste
Les otages de la faim ne sont pas télégéniques
Ils n'ont pas de message à délivrer :
"546ème jour de détresse pour Jean-Louis Dupont
- Qu'il crève !!!"

Une cour des miracles rampante
Où l'angoisse se dispute à la détresse
Le poids des maux, le choc des photos
Qui ne seront jamais développées
A Saint Sulpice, à Saint Michel, à Notre Dame
Pas de miracle pour les lépreux.

Ils avaient fleuri le métro de musique.

Le béton sinistre, la misère emprisonnaient les arpèges
Les déformaient, les enlaidissaient
Pour en faire de la variétoche
Opium du peuple
De l'art vulgaire
Cache-pot, cache-sexe, cache-misère, cachexie.
Le bruit des botes
Les cris des Arabes qu'on tambourine
Des santiags qui percutent des couilles basanées
Ici on matraque allégro
On contrôle au facies
Fortisssssssimo.

Ils avaient fleuri le métro de musique.

De vraie musique
De bonne musique
De musique Energie
De musique bien comme il faut
Calibrée
Académisée
Agréée, programmée
Qui s'assène à la SACEM
Casquée, pure et dure
Hypnotique et barbiturique
Remboursée par la sécu
De musique pour walkman
Qu'on sing sous la rain
Qu'on singe dans la haine.
Orange mécanique
C'était hier.

Ils avaient fleuri le métro de musique.

De musique prostituée
Baffe dans la gueule
De ceux qui agonisent en silence
Fais gaffe mon pote
La petite musique te nuit.

Ils avaient fleuri le métro de musique.

Les passants chapardaient quelques notes
D'autres se réjouissaient de ce spectacle gratos
Et faisaient de la musique pique-assiette
D'autres, encore, perdus dans la chasse à l'Autre
Pourchassés par d'autres Autres
Ne percevaient qu'un brouhaha.

Ils avaient fleuri le métro de musique.

Deux amoureux, les yeux ouverts sur le monde se prenaient par la main, et n'agressaient personne, sinon le malheur.
Un vieil homme, fatigué, se tenait sur son accordéon et en sortait des notes cafouillis.
Ailleurs, un artiste de la flûte à bec, quémandait, en se tordant en tous sens, mimant le geste auguste du virtuose.
Partout, des amateurs jouaient leur plaisir de vivre, leur bonheur d'être sur terre. Ils conjuguaient le verbe « aimer » à tous les temps, en dépit de toutes les modes.

Ils évitaient comme la peste la voie négative, celle qui embrase la haine.
Et, ils fleurissaient l'underground, avec des notes soleil, des notes joie, des coups de cœur, des sourires de braise, des fous rires multiraciaux.
Et si ça ne mangeait pas le pain des pauvres, ça ne leur en donnait pas non plus.

Dominique Friard.