Des larmes (Suite IV)
« L’accouchement est d’un petit garçon qui s’appelle Christian. Il est né le 14 mars à 16 heures. Il mesure 50 cm et pèse 3,8 kg. Je t’embrasse. … Je t’aime.
S. »
Des larmes dans cette lettre
Bouteille à la mer
Vers celui qui aurait pu être le compagnon d’une vie
Des larmes qu’il ne recevra peut-être jamais
Des larmes dans la lettre
Sur la lettre
Des larmes qui pleuvent sur ta vie
Comme un crachin tenace
Des larmozoïdes
Des larmovules
Il n’est jamais trop tard pour pleurer
Et des pleurs ta chambre
A la maternité
En est constellée.
Il faut vivre
Faire des ménages chez des cadres
Aux idées larges
Qui te traitent comme un objet
Un objet de commisération
Les mains du patron s’attardent sur tes fesses
Il faut bien manger
Les remontrances de la patronne
Maniaque de la propreté
Aux idées larges
Dur d’être une bonne œuvre.
Et le soir,
L’enfant,
Christian,
Ton bébé
Ton enfant.
L’enfant pas assez cajolé
La fatigue pèse lourd
L’enfant que tu ne te décides pas à sevrer
Une dernière tétée
Qui dure, dure
Il s’endort sur ton sein
Tu t’endors
Son souffle te berce.
L’enfant que tu cajoles trop
Que tu couves
Il est tout ce qui te reste de beau dans ta vie
L’enfant perdu dans tes fantasmes
Qui balbutie un langage sommaire
Tu ne lui racontes pas
Le Petit Chaperon Rouge
Ni Barbe Bleue
C’est trop laid.
Les sorcières et le malheur n’ont pas droit de cité
Dans tes contes
Des princesses,
Des bergères
Et le bonheur bercent ses nuits.
Le monde est tellement triste
Qu’aucune larme
Ne doit assombrir ses nuits.
Qu’au moins, tu sois une parfaite mère.
L’enfant,
Ton enfant
Sans identité propre
L’enfant extension de celui qui est parti
Qui se confond avec ce père emprisonné
Dont tu n’as pas de nouvelles
C’est ton enfant, ton homme, ta vie.
Seuls au monde
Même pas une famille
Nul ne vient vous voir
Nul ne se soucie de vous recevoir
Ton père t’a chassé un soir de cuite
Sa violence menaçait Christian
Ta mère ?
Elle vient en cachette,
Gémissante,
Malade,
Le cœur attaché à un chapelet
Qu’elle égrène
Inlassablement.
Des larmes palpitent dans ton cœur gros
Des larmes irriguent tes veines
Des larmes nuagent,
Des larmes rivièrent
Des larmes en un flot continu.
(A Suivre !)