Le paria

Le paria

 

Il est arrivé

Un matin d’été

Il ne souriait pas

D’où arrivait-il ?

Nous ne le saurons jamais

Car de ce monde il n’est plus.

 

Je viens d’un monde d’où le chômage m’a banni

Chaque matin, ici, c’est la même litanie

Le même refrain, le même Eli, lamma sabacthani.

Le monde d’où je viens était peuplé de rires

Celui des filles le samedi soir, joyeux élixir

Qui suscitait les bagarres et tant de plaisir

Quand l’alcool nous transformait en super héros

Quand une œillade appuyée nous rendait faraud

Quand, ivres-morts, nous restions sur le carreau.

Je viens d’un monde qui avait du sens pour mes sens

Ici, chacun de mes pas ramène à l’absence

Je ne suis qu’un paria, une excroissance

J’émerge de votre paysage de brume

Pour me noyer dans un océan d’amertume

J’éternue ce vide comme un très mauvais rhume

 

 

Il est toujours seul

A-t-il des parents

Des frères, des amis

Des femmes chéries ?

Nous ne le saurons jamais

Car de ce monde il n’est plus

 

C’est vrai je suis seul, hypertrophiquement seul

Dans ces rues vides qui ne sont pour moi qu’un linceul

Qu’un triste cimetière vérolé de glaïeuls

Ai-je eu des parents, des amis, des femmes chéries ?

Le vent de l’absence court vers la périphérie

Et les emmène loin, si loin, à Pondichéry

Ou dans un ailleurs de ténèbres d’où les lettres

Humectées d’espoir ne peuvent que disparaître

Frères et sœurs, père et mères, tous s’enchevêtrent

Mes amours tarifées, douze rue Saint Denis

Maculent mon corps et mon âme de vilenie

Le coup tiré, je ne suis que neurasthénie

Je suis seul, si seul, dans cette rue des Boulets

A déguster à même la boîte mon cassoulet

Métro Montreuil, Hôtel du Passage du Goulet.

 

Il ne parle pas

Il est toujours triste

A-t-il des chagrins

A-t-il des soucis ?

Nous ne le saurons jamais

Car de ce monde il n’est plus.

 

Je mâche et remâche mon bol de solitude

Les mots se sont vidés de toute quiétude

Je les ai jetés comme on change d’habitude

Supplieur d’emploi, je mendie aux Assedic

Un travail modique, un emploi épisodique

Je chanterais même des cantiques à ces sadiques

Je ne suis qu’une petite marchande d’allumettes

Que la calculette a chassé de sa fermette

 Il ne me reste plus qu’à dormir chez Calmette

Dans un de ces dispensaires pour tuberculeux

Que la pitié publique réserve aux malheureux

« Tremblez braves gens », résonne la cloche du lépreux.

Des chagrins, des soucis, pourquoi pas des ennuis ?

Je ne fais que survivre de l’aube à minuit

Et mes jours sont plus sombres que l’ombre de vos nuits.

 

 

Il se promenait

Sur notre avenue

Il ne parlait pas

Qui pouvait-il être ?

Nous ne le saurons jamais

Car de ce monde, il n’est plus.

 

Je suis ce que je suis, un putain d’avorton

Un inutile qui désespère dans ses cartons

Un qui se laverait le cœur pour une Margoton

Dont le regard lui donnerait l’absolution

Je suis perdu dans des problèmes sans solution

Mon esprit hagard n’est plus que dissolution

J’aimerais être la main qui caresse l’enfant

Assoupi, le couteau qui se lève triomphant

Mais toujours la mort sonne le fatal oliphant

Mes rêves glorieux se fanent au petit matin

Et si je ne supporte plus votre baratin

Je donnerais tout l’or du monde pour un gratin

Qui ne me resterait pas dans les intestins

Tu peux chanter, badaud, Nanterre est mon destin

Je ne suis pas invité à votre festin.

 

Il s’est suicidé

Lui cet inconnu

Les flics sont venus

Pourquoi s’est-il tué ?

Nous ne le saurons jamais

Car de ce monde il n’est plus.

 

Dominique Friard