Apollinaire

Adieu !



L’amour est libre il n’est jamais soumis au sort
O Lou le mien est plus fort encor que
la mort
Un
cœur le mien te suit dans ton voyage au Nord

Lettres Envoie aussi des lettres ma chérie
On aime en recevoir dans notre artillerie
Une par jour au moins une au moins je t’en prie

Lentement la nuit noire est tombée à présent
On va rentrer après avoir acquis du zan
Une deux trois A toi ma vie A toi mon sang

La nuit mon cœur la nuit est très douce et très blonde
O Lou le ciel est pur aujourd’hui comme une onde
Un cœur le mien te suit jusques au bout du monde

L’heure est venue Adieu l’heure de ton départ
On va rentrer Il est neuf heures moins le quart
Une deux trois Adieu de Nîmes dans le Gard

4 fév. 1915


Adieu - Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

 

 

En septembre 1914, Apollinaire fait connaissance à Nice de Louise de Coligny-Châtillon, qu’il appellera Lou.

Engagé volontaire, il est affecté à Nîmes, le 6 décembre, au 38ème régiment d’artillerie de campagne. En janvier et février 1915, il entretient avec elle une correspondance régulière.
Apollinaire meurt en 1918 ; certaines de ces lettres – les poèmes – sont publiées en 1947 sous le titre : Ombres de mon amour puis en 1959 sous le titre Poèmes à Lou. L’ensemble de cette correspondance est publiée en 1990 sous le titre : Lettres à Lou.

« Adieu » est un poème en acrostiche (c'est-à-dire que tous les débuts de vers forme un mot : Lou). La forme en acrostiche, outre son aspect musical associe le graphisme à la poésie, un peu comme dans les enluminures du Moyen-âge. « Adieu » est aussi une lettre adressée par Apollinaire à celle qu’il aime. On pourra remarquer le côté « potache » d’Apollinaire : « le zan », « Nîmes dans le Gard ». On peut penser que Lou n’ignore pas que Nîmes est dans le Gard. On peut repérer également comment les chiffres un deux trois impriment un rythme au poème.

Claude Gagnière nous apprend dans « Pour tout l’or des mots » que le mot « akrostikhis vient de akros qui signifie « extrême » et de stikhos qui veut dire « vers ». L’acrostiche est un poème dont les initiales de chaque vers lues dans le sens vertical composent un nom –que ce soit celui de l’auteur ou celui du dédicataire- à moins que ce ne soit un mot clé, en rapport avec le sens de l’œuvre. »

Cette contrainte supplémentaire, poursuit Gagnière, « que s’impose le poète confère à son œuvre une troisième dimension : à l’horizontalité du vers et à la profondeur du texte, l’acrostiche vient apporter la verticalité.

 

Autre exemple d’acrostiche du même Apollinaire (la dédicataire se nomme LINDA).

 

 

L’ombre de la très douce est évoquée ici

Indolente et jouant un air dolent aussi :

Nocturne ou lied mineur qui fait pâmer son âme

Dans l’ombre où ses longs doigts font mourir une gamme

Au piano qui geint comme une pauvre femme.

 

Apollinaire avait vingt ans lorsqu’il écrivait ces vers.

Dernière mise à jour de cette page le 31/07/2009