Histoire à dormir debout
C’est dans un climat social particulièrement dense que surgit l’incroyable nouvelle qui allait troubler le sommeil du gouvernement et de la France tout entière. Balayée l’ouverture et ses péripéties, reléguée aux oubliettes la question des retraites, éclipsée la coupe du Monde de rugby, les socialistes en oubliaient de s’accuser les uns les autres de la défaite aux présidentielles, … plus rien d’autre n’avait d’importance. L’omniprésident lui-même ne se montrait plus ou s’il le faisait, c’était dans l’indifférence générale ; les caméras avaient d’autres priorités à fouetter. Son contrôle omnipotent des médias ne fonctionnait plus. C’est dire si la situation était grave.
Que se passait-il donc ?
« Il » était en grève. « Il » descendait dans la rue.
« Il » avait bien dit que la main d’œuvre portugaise l’ensablerait. « Il » avait répété maintes et maintes fois que la politique et ses contes à dormir debout lui faisait une concurrence déloyale. Longuement interviewé, « il » avait déploré le manque de qualité des programmes télévisés qui offraient du rêve à pas cher. Un peuple qui ne rêve que de strass et de paillettes est un peuple qui stresse et s’amollit dans le farniente et les benzodiazépines. « Il » ne pouvait pas lutter malgré
« Il » avait eu beau tempêter, crier, hurler, supplier, gémir, prier, tout le monde s’en était moqué. Les chansonniers l’avaient brocardé. Son blog était déserté. Les Français ne vivaient qu’au présent. Ils voulaient garder leurs acquis. On ne faisait pas de politique. On n’était pas concerné. Après nous le déluge !
Eh bien, cette fois-ci le déluge était là. Et bien là.
Le marchand de sable avait décidé de faire grève. Une grève générale. Pas la moindre sieste. Même pas un petit roupillon. Il allait les réveiller, nom de Morphée ! Il faisait grève pour ne pas finir sur le sable. Il voulait travailler plus pour gagner plus. Comme les autres.
Chacun vivait égoïstement pour lui-même. Métro, boulot, porno. Un petit cachet d’Immovane et on repartait comme en 14. Au début, on ne le prit pas au sérieux.
La grève du sommeil ? Et pourquoi pas la grève du rêve tant qu’on y est ? Le rêve ce n’est pas sérieux, ce n’est pas un produit de première nécessité. On peut s’en passer. Les entrepreneurs se frottaient les mains. Ils allaient pouvoir passer à la semaine des 84 heures payées 48. Les idéologues se réjouissaient : pas de rêve, pas d’utopie ; pas d’utopie, pas de contestation. La paix sociale généralisée, quoi ! Le paradis sur terre pour ceux qui étaient du bon côté.
Les premiers à s’écrouler furent les professionnels de santé. A multiplier les gardes, les médecins s’épuisèrent. Vint le tour des veilleurs de nuit. L’épidémie fit tâche d’huile, gagna des couches de plus en plus nombreuses de
Le gouvernement réagit avec la vitesse de l’éclair. Le Président reçut les familles des victimes. Il y eut une queue ininterrompue devant l’Elysée. Il promit de faire voter une loi qui limiterait le droit de grève du marchand de sable. Elle fut votée dans la foulée mais attendit les décrets d’application. Il est vrai que cela faisait tellement longtemps qu’une loi n’avait pas été appliquée qu’on ne savait plus comment les appliquer. A chaque loi, on attendait la prochaine qui était votée dans les trois mois. La politique compassionnelle a ses limites.
Dans le pays réel, la résistance s’organisait.
On s’endormait à coup de P 38, ce qui était efficace mais radical. Les charlatans de tout poil faisaient recette. Ils vendaient du sommeil en boîte, en paquet de douze, en tube, en flacon, au litre, au baril. Mais évidemment rien ne marchait. Les séances d’hypnose collective n’étaient pas plus efficaces. On réédita en catastrophe les œuvres de Kant, Hegel, Proust, Duras, et les discours de Giscard d’Estaing. En vain. On sortit des dvd reprenant les émissions de Maritie et Gilbert Carpentier, et notamment celle consacrée à
On fit appel à l’armée, mais demandez à un adjudant de vous chanter une berceuse ; s’il ne vous chante pas La Madelon ou Les enfants de troupe, il se suicide. Au moins, a-t-il trouvé le sommeil. Mais ce n’est pas le but. Et s’il s’exécute, je veux dire s’il vous chante la berceuse, par crainte du cauchemar, vous ne vous endormez pas. La seule berceuse qui fonctionnait était celle entonnée par les CRS, dite berceuse de la Matraque entre Bastille et Nation. Mais outre le fait que le lendemain, bonjour les maux de tête, il n’y avait personne pour matraquer les CRS (ils ont le droit au sommeil, eux aussi, même si ce n’est pas le sommeil du juste). Il y aurait bien eu des volontaires (barbus, chevelus, jeunes sauvageons de banlieue) mais ces volontaires avaient été les premiers traités (la force de l’habitude sans doute).
On reprocha au gouvernement de dormir sur ses lauriers.
Accusé d’endormir l’affaire, le gouvernement réunit la chambre des Députés en séance extraordinaire. Enfin réveillé, les députés décidèrent de ne pas céder au chantage. Ce fut l’erreur du dernier gouvernement de la cinquième république.
Comme on n’endormait plus les gens, ils réfléchirent. Comme ils réfléchissaient, ils se révoltèrent et renversèrent ce gouvernement d’incapables. Une fois autonomes, ils donnèrent satisfaction au marchand de sable. Puis ils allèrent se coucher, il ferait enfin jour le lendemain.
Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes possible si l’un n’avait proposé d’élire une assemblée pour les représenter. L’assemblée élue ils se dirent que ce ne serait pas si mal d’avoir un président pour les représenter à l’étranger et manager un peu tout ça. Ce fut l’avènement de la 6ème République.
Bonne nuit les petits !
Dominique Friard